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Une très courte nouvelle qui me trottait dans la tête depuis quelques jours…

Bonne lecture !

Anne Souris

*****

Nuit noire

Elle roulait dans la nuit noire, ses phares éclairant les bandes blanches qui défilaient à vive allure sur les côtés. Les kilomètres se succédaient sans qu’elle en ait conscience et elle ne prêtait qu’une attention minimale aux lumières blafardes des voitures qu’elle croisait, aux panneaux qui apparaissaient, furtivement, avant de disparaître à nouveau dans l’ombre.

« Il n’y a plus d’avenir pour nous, c’est avec elle que je me projette désormais. »

La phrase – prononcée quelques heures auparavant – résonnait dans ses oreilles tel un refrain lancinant, lui déchirant les entrailles et lacérant son cœur.

Derrière elle, les enfants s’étaient endormis, malgré leurs inquiétudes et leur incompréhension d’avoir été si soudainement embarqués « pour quelques jours à la campagne », leur avait-elle dit.

Leur présence seule l’empêchait de hurler à mort mais les larmes coulaient sur son visage sans qu’elle puisse les arrêter.

Elle s’en voulait de n’avoir pas su l’entendre avant, sourde qu’elle était à ses appels, aveugle à ses manques. Pourrait-il lui pardonner un jour de n’avoir pas su lui garder la première place dans sa vie, même s’il l’avait toujours eue dans son coeur ? Elle avait cru à tort devoir le protéger du quotidien, elle avait pensé qu’il ne devait se préoccuper d’aucune contingence matérielle mais en faisant cela elle s’était laissée accaparer par des tâches ménagères et administratives, par les enfants.

Et lorsque, après avoir géré tout cela, elle se posait enfin, elle trouvait plus facile de se réfugier dans un monde virtuel dans lequel elle recevait, par sa plume, ses recherches, ses articles, les compliments et signes d’admiration qu’elle ne recevait pas de lui.

« Il n’y a plus d’avenir pour nous, c’est avec elle que je me projette désormais. »

Et pourtant, à quel point elle l’aimait, malgré tout cela. Peu importaient ses colères, peu importaient ses reproches. Sa maniaquerie la faisait fondre, ses manies la faisaient rire. Elle aimait la façon dont ses yeux se plissaient lorsqu’il riait, son sourire en coin lorsqu’il s’apprêtait à dire une bêtise. Elle aimait sa fougue lorsqu’il parlait d’actualité, son intérêt pour tous les sujets, sa soif de connaissance. Elle aimait son sens de l’amitié, sa fidélité dans ce domaine.

Elle aimait ses longues jambes, lorsque leurs enfants s’accrochaient à elles et qu’il paraissait un géant à côté d’eux, elle aimait ses bras lorsqu’ils se refermaient sur elle. Elle aimait ses mains, lorsqu’elles effectuaient un travail minutieux ou qu’elles la caressaient, elle aimait son corps lorsqu’elle le sentait près d’elle, prêt à s’enflammer.

Elle aimait son rire.

Elle aurait voulu lui faire comprendre le gouffre de désespoir dans lequel elle était plongée, elle aurait voulu lui faire réaliser sa souffrance, sa terreur. Elle avait tellement réfléchi pendant ces longues heures de conduite où le monde extérieur n’avait plus aucun intérêt, pendant cette nuit où les minutes se traînaient avec une lenteur mortelle. Elle n’avait pas besoin de réaliser à quel point elle l’aimait, elle le savait depuis tant d’années. Mais elle avait réalisé à quel point sa vie serait vide de sens sans lui.

« Il n’y a plus d’avenir pour nous, c’est avec elle que je me projette désormais. »

La nuit se faisait moins sombre mais la pluie avait commencé à tomber et ses larmes se mêlaient aux gouttes qui ruisselaient sur le pare-brise.

Elle ne savait pas pourquoi elle fuyait ainsi, elle espérait peut-être que la distance atténuerait la douleur, que l’éloignement soulagerait sa terreur.

Les lueurs du petit matin apparurent à l’horizon, le but se rapprochait. Encore quelques minutes et elle retrouverait ce havre de paix familial où elle pourrait panser ses blessures.

La sortie d’autoroute, familière, fut prise sur les chapeaux de roues. Devant elle s’étendait maintenant cette campagne familière qui avait bercé ses vacances, enfant. Elle connaissait par cœur les routes tortueuses, les tournants dangereux, les rétrécissements de la chaussée.

La pluie avait redoublé, la route luisait sous la lumière des phares et les premiers rayons du soleil.

« Il n’y a plus d’avenir pour nous, c’est avec elle que je me projette désormais. »

Bientôt, elle pourrait se poser, réfléchir à l’avenir, à un plan d’attaque pour le reconquérir. L’abattement avait disparu, son côté combattif reprenait le dessus. Elle ne le laisserait pas tout détruire ainsi, il fallait qu’elle lutte. Elle le savait, tout était encore possible.

Le dernier tournant approcha. Elle sentit les roues déraper, la voiture échapper à son contrôle, elle la vit glisser en travers de la chaussée et entendit, loin, très loin, le klaxon du camion qui arrivait à contre-sens.

Il n’y aurait pas d’avenir pour eux.

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