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Choisir parmi l’œuvre si prolifique, si géniale de Jean d’Ormesson – premier roman publié en 1956, dernier à paraître posthume en 2018… – un roman à chroniquer, c’est un peu comme n’avoir le droit de ne choisir chez Ladurée qu’un seul macaron… Je vous parlerai donc de deux !

Si l’un s’est immédiatement imposé à moi – et gardant mon plaisir pour la fin, je ne le publierai que dans quelques jours -, le deuxième a été plus difficile à sélectionner car comme disait Gide, « choisir c’est renoncer ». C’est donc à grand regret que je renonce au Juif errant, au Plaisir de Dieu, au rapport Gabriel… pour vous présenter deux des œuvres les plus originales à mes yeux de M. d’Ormesson, par leur format et leur style : La Conversation et L’enfant qui attendait un train.

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dOrmesson« L’histoire offre des moments où elle semble hésiter avant de prendre son élan : Alexandre le Grand à la tête des phalanges à l’instant d’attaquer l’Empire perse aux ressources inépuisables ; Hannibal quand il décide de passer les Alpes avec ses éléphants pour frapper Rome ; César, l’exemple le plus célèbre, sur les bords du Rubicon ; le général de Gaulle à Bordeaux, à l’aube du 17 juin 1940, quand il monte dans l’avion du général Spears qui va l’emmener vers Londres, vers la rébellion, vers une résistance qui peut paraître alors sans espoir – et vers la gloire. C’est un éclair de cet ordre que j’ai tenté de saisir : l’instant où Bonaparte, adulé par les Français qu’il a tirés de l’abîme, décide de devenir empereur. »

Avoir choisi La Conversation parmi la pléthore de romans de Jean d’Ormesson n’était pas une façon de rallier à cette chronique, par le nombre de pages restreint de l’ouvrage, les plus frileux de nos lecteurs ! Mais cette courte pièce de théâtre est une vraie pépite qui retrace en quelques dizaines de pages la genèse intellectuelle de « la plus extraordinaire aventure historique et romanesque de tous les temps », celle de Bonaparte avant qu’il ne devienne Napoléon, « un mythe vivant, une légende qui se crée, un dieu en train de surgir ».

Loin de son style habituel mais avec la finesse d’esprit et la profonde culture qui le caractérisaient, M. d’Ormesson nous permet ici d’assister à la conversation fictive qu’auraient pu avoir, un soir d’hiver de 1803, aux Tuileries, Bonaparte et le deuxième Consul, Cambacérès. Réflexions sur la Révolution, sur la famille de celui qui n’est pas encore Empereur des Français, sur le fonctionnement de la France et de ses institutions…

Face à un Cambacérès abasourdi et bientôt gagné par l’enthousiasme, Bonaparte détaille point par point ses projets, concluant sa chimère par ces mots prophétiques : « J’ai une étoile avec moi et tant qu’elle ne m’abandonnera pas, je suis appelé à changer la face du monde. »

Faisant de nous les témoins de cette conversation visionnaire, Jean d’Ormesson nous plonge avec génie dans les coulisses passionnantes de ce moment « où l’Histoire sembl[a] hésiter avant de prendre son élan ».

Bonne lecture !

Anne Souris

Chronique parue dans Neuilly Magazine n°18 du mois de février 2018.

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