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« Il est là. Je le sais. Il est là, tout près. Au fond du jardin. Il se cache sous le banian, à l’endroit plein d’herbes hautes entrelacées où il nous est interdit d’aller. Et il nous guette. Personne ne l’a vu, mais moi, oui. »

Cet excellent roman de la talentueuse Anne-Marie Pol se déroule en 1931, au Tonkin, dans une grande maison bourgeoise, où Paule vit en compagnie de ses parents, de son frère aîné Pierre et de ses petites sœurs, Denise et Germaine.

Petite fille à l’imaginaire très développé, Paule est intimement convaincue qu’un tigre vit au fond du jardin et elle le guette à chaque instant pour enfin pouvoir l’apercevoir.

Ce tigre apparaît lorsque Paule en a besoin : lorsque Maman s’occupe de Pierre, qui lui ressemble tellement, lorsque la nounou Ti Ba emmène les petites sœurs chez elle en la laissant seule, lorsque Papa, une fois de plus, complimente Denise sans rien dire à Paule ou que Maman se réfugie dans sa tristesse pour penser à Xavier, ce grand frère décédé et qui était si parfait… « A cette minute, je voudrais que le Tigre m’emporte. S’il m’emportait, Maman aurait-elle des regrets ? […] Je convoque tout bas le Tigre. Peu après, j’entends ses pas feutrés dans la terre rouge du jardin. Et je me sens mieux. »

J’ai été littéralement happée par cet excellent roman destiné à de jeunes lecteurs (à partir de 9 ans) mais que tout parent sensé devrait lire lui aussi ! L’histoire prend en effet tout son relief en fonction de l’âge du lecteur : les allusions à ce tigre dont on se doute bien qu’il s’agit d’un animal imaginaire, les rapports si douloureux que Paule entretient avec ses parents, la nécessité pour la fillette de transgresser systématiquement les règles pour obtenir un peu d’attention de leur part… Le jeune lecteur suivra sans doute le fil de l’histoire en se plaçant uniquement du point de vue de la jeune héroïne, mais le lecteur adulte quant à lui est en mesure de percevoir toute la complexité psychologique des personnages engendrée par cette tragédie familiale originelle qu’est la mort d’un enfant.

Et lorsque la petite Denise succombe à une épidémie de rougeole, puis lorsque Maman meurt à son tour en couches, c’est le Tigre qui va aider Paule à surmonter sa tristesse et à affronter la mort. « Quand je suis couchée, la nuit, j’ai l’impression de voir son ombre tapie, ici, derrière nos poupées. J’ai beau serrer les paupières de toutes mes forces, je l’aperçois encore. Sa présence sournoise m’empêche de dormir. J’ai peur qu’elle ne s’approche de moi, à pas précautionneux, pour me frôler… […] Alors, je tire le drap au-dessus de ma tête pour penser à mon Tigre. Mon Tigre est plus fort que la Mort. J’espère…« 

Le Tigre ne sera malheureusement pas plus fort que la mort, mais lorsqu’il faudra quitter l’Indochine, il sera là au départ du bateau, comme un dernier adieu à une enfance à tout jamais abandonnée.

Bonne lecture !

Anne Souris

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