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voici-venir-les-re%cc%82veurs« On ne lui avait jamais demandé de porter un costume pour un entretien d’embauche. Jamais dit d’apporter un curriculum vitae. Une semaine plus tôt, il ne possédait d’ailleurs pas de curriculum, quand il s’était rendu à la bibliothèque à l’angle de la 34e Rue et de Madison Avenue et qu’un bénévole lui en avait rédigé un, détaillant son parcours afin de montrer qu’il était un homme aux grandes qualités : fermier responsable du labourage des terres et de la bonne santé des récoltes ; cantonnier chargé de préserver la beauté et la rutilance de la ville de Limbé ; chargé de vaisselle dans un restaurant de Manhattan, veillant à ce que les clients mangent dans des assiettes sans traces et microbes ; taximan officiel dans le Bronx, responsable du bon acheminement des passagers.« 

Voici venir les rêveurs… Un roman dont le titre avait accroché mes yeux, parmi les centaines d’autres de la rentrée littéraire. Ces rêveurs que sont les immigrants, voyant dans l’Amérique un nouvel Eldorado dans lequel ils trouveront une vie meilleure.

Jende et Neni font partie de ces rêveurs, de ceux qui croient qu’une green card est un passeport vers le paradis et qu’ils n’auront jamais plus à trimer comme ils le faisaient au Cameroun. Ce rêve leur fait occulter tous les tracas de leur quotidien dans le Bronx, la promiscuité d’un appartement les obligeant à dormir avec leur fils dans une petite chambre, les cafards, le prix de la nourriture, l’épée de Damoclès que représentent les services de l’Immigration. En dépit de tout cela, ils y croient, dur comme fer, et ne voient en New York que la promesse d’un ineffable bonheur à venir. Et lorsque Jende est embauché comme chauffeur par un des loups de Wall Street, que Neni réussit avec succès ses examens universitaires en vue de devenir pharmacienne alors ces doux rêveurs ne doutent plus de leur chance et rient à la perspective des lendemains qui chantent. « Je remercie le bon Dieu tous les jours de m’avoir offert cette opportunité. […] Je remercie le Bon Dieu, et je crois qu’en travaillant dur, un jour, j’aurai une bonne vie ici. Mes parents eux aussi auront une bonne vie au Cameroun. Et mon fils, en grandissant, deviendra quelqu’un, peu importe qui. Je crois que tout est possible quand on est américain. […] Et en toute vérité, monsieur, je prie pour qu’un jour, en grandissant, mon fils devienne un grand homme.« 

Mais nous sommes à New York en 2008, et le monde va bientôt s’effondrer sous les malversations et le cynisme de financiers véreux, entraînant dans ses décombres les rêves de ceux qui avaient cru que la pays de l’Oncle Sam leur apporterait richesse et prospérité. « Voici venir les rêveurs »… Comment ne pas percevoir le cynisme et l’ironie de ce titre, le sarcasme face à ces illusions, l’incrédulité face à tant d’innocence ? Car Jende et Neni vont déchanter et comprendre que les rêves, comme les promesses, n’engagent que ceux qui y croient.

Ce magnifique roman d’Imbolo Mbue est une véritable ode au courage de ces hommes et ces femmes qui quittent tout pour essayer de se construire un avenir meilleur, espérant voir un jour leurs rêves se réaliser.

« Par bien des aspects, cette crise allait être un événement sans précédent, une calamité de la teneur de celles qui avaient frappé les Egyptiens de l’Ancien Testament. La seule différence entre les Egyptiens d’autrefois et les Américains de maintenant, songea Jende, était que les Egyptiens avaient été maudits à cause de leur méchanceté. Ils avaient semé l’horreur sur leur propre terre en vénérant des idoles et en asservissant leur prochain, tout cela pour vivre dans la grandeur. Ils avaient choisi le riche au détriment du juste, la rapacité au détriment de la justice. Les Américains n’avaient rien fait de tel. Et pourtant, partout sur leur terre, les saules allaient continuer de pleurer la fin de bien des rêves.« 

Bonne lecture,

Anne Souris

Traduction : Sarah Tardy

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