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Uhlman« Je ne sais pas grand chose des origines de ma famille. Elle vient de Freudenthal, un petit village proche de Stuttgart. Je crois qu’avant le XVIIIe siècle, les Juifs allemands ne portaient pas de nom de famille. Il n’y avait qu’environ cinq cents Juifs dans tout le Wurtemberg ; ils étaient exclus des grandes villes et dépendaient entièrement du bon vouloir du duc, qui pouvait les expulser à tout moment et ne les gardait qu’aussi longtemps qu’il en tirait quelque bénéfice. »

Je reviens aujourd’hui, chers amis lecteurs, avec une de mes lectures de l’été. Vous connaissez sans doute Fred Uhlman via son roman le plus célèbre, « L’ami retrouvé », l’histoire de l’amitié entre deux garçons, le narrateur juif bourgeois Hans Schwarz et l’aristocrate Conrad von Hohenfels dans les années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale et virent l’avènement du régime nazi en Allemagne.

Si ce roman comporte de larges pans autobiographiques, il ne l’est cependant pas tout à fait, et c’est dans « Il fait beau à Paris aujourd’hui » (ou, comme le décrit plus justement son titre original : « The making of an Englishman ») que Uhlman nous conte ce long et douloureux processus de l’abandon d’une patrie et d’une nationalité pour adopter les us et coutumes d’un autre pays. « Non seulement j’ignorais tout de la peinture, l’histoire et la littérature anglaise, mais je ne savais pas un mot d’anglais. Pis encore, je n’avais pas la moindre idée de ces tabous et coutumes étranges qui rendent les Anglais si bizarres et souvent exaspérants. J’étais loin de soupçonner que de telles chaînes himalayennes, de tels rideaux de fer existaient et existent encore entre les classes sociales. Je n’avais jamais entendu parler de l’understatement et ne voyais absolument pas pourquoi, lorsqu’on me demandait : « comment votre exposition a-t-elle marché ? », il ne fallait surtout pas répondre : « Formidablement, j’ai tout vendu », mais « Pas trop mal », ce qui me paraissait de l’hypocrisie pure. »

Ce jour-là, le 23 mars 1933, à Stuttgart, lorsque Fred Uhlman reçoit un coup de fil succinct, lui indiquant juste « Il fait beau à Paris aujourd’hui. Aujourd’hui », nul besoin pour lui de réfléchir plus longuement. Son engagement politique en a fait un ennemi du régime nazi au même titre que sa religion et il quitte alors l’Allemagne pour ne plus jamais y revenir. La France, l’Espagne puis l’Angleterre l’accueilleront successivement et c’est dans cette dernière qu’il terminera sa vie, entouré de son épouse et ses enfants : « après avoir été harcelé pendant des années, j’ai appris la valeur de la sécurité. […] Il est vrai qu’il faut payer le prix de toute chose en ce monde. La vie en Angleterre, du moins me semble-t-il, manque d’intensité, les gens ne s’amusent pas et l’ennui est chose courante. Mais, en prenant de l’âge, je trouve que le prix à payer n’est pas excessif.« 

fred_uhlman

Avocat, émigré désœuvré, peintre… Uhlman aura vécu mille et une vies, vécu mille et une expériences, côtoyé mille et une personnes. Riche de son histoire, fort des épreuves qu’il a traversées et qui auront décimé sa famille, il nous offre là un roman triste, doux et amer comme le sont si souvent les souvenirs lorsqu’ils nous reviennent en mémoire.

Une excellente autobiographie, que je ne peux que vous conseiller !

Bonne lecture !

Anne Souris

Traduction : Leo Lack

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