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Marai« A l’aube, le vieux général était allé dans la vigne pour s’occuper, avec le vigneron, de deux fûts en fermentation. Il a avait passé la matinée dans le cellier. Le tirage du vin dans la cave l’avait retenu jusqu’à onze heures, après quoi il était rentré chez lui. Dans la fraîcheur du vestibule à colonnes, le garde-chasse attendait son maître pour lui remettre une lettre. »

Une lettre. La lettre d’un homme que le général n’a pas vu depuis 41 ans et 43 jours. Un homme qui a tourmenté l’âme du général, inlassablement, depuis 41 ans et 43 jours. Un homme qui, il y a bien longtemps – 41 ans et 43 jours – était son meilleur ami, son frère, son double. Que s’est-il passé, ce soir-là, il y a 41 ans et 43 jours, dans le beau château du général, perdu dans les bois, au fond de la Hongrie ? Pour assouvir sa vengeance et donner un sens à cette si longue attente, le général va recréer, pour une soirée, l’atmosphère et le décor exacts de ce funeste dîner au cours duquel son existence a basculé : « les étoffes des tentures, les bois et les métaux avaient d’abord simplement existé, mais quarante et une années auparavant, un instant leur avait insufflé la vie. Cet instant unique était devenu leur raison d’être. Et voilà que maintenant ils avaient repris la vie et semblaient eux-mêmes se souvenir. »

Ce roman magnifique est le premier que je lisais de Sándor Márai et je regrette de ne pas avoir découvert plus tôt cet immense auteur hongrois du XXe siècle. La poésie de son style, le souffle avec lequel il anime ses personnages, la minutie qu’il met dans ses descriptions fait de ce récit un chef-d’oeuvre qu’il est impossible de lâcher avant d’en avoir lu le dernier mot. Le lecteur est entraîné dans les souvenirs du général et assiste impuissant à cette implacable volonté de savoir et de se venger. Et il se prend à désirer, à son tour, connaître les raisons de cette obsession, comprendre pourquoi les deux hommes, dans ce face à face si intense, ne semblent pourtant pas avoir les mêmes souvenirs. « Le général attendait depuis fort longtemps et ne savait même plus à quel moment l’offense et le désir de vengeance s’étaient transformés en attente. Dans le temps qui s’écoule, rien ne se perd. Mais petit à petit, tout pâlit, comme ces très vieilles photographies faites sur une plaque métallique. […] Ainsi pâlissent nos souvenirs avec le temps. »

Entre ces deux hommes, Henri et Conrad, le fils d’un officier de la Garde et celui d’un fonctionnaire de province, l’aristocrate richissime et le militaire, musicien sans le sou, entre ces deux hommes vieillis, l’un ayant passé sa vie reclus sur ses terres et l’autre sous les tropiques, va se tisser un dialogue émaillé de souvenirs et de non-dits, sur lequel flotte le fantôme de celle qui les a aimés, et séparés.

Je ne saurai que trop vous recommander, chères petites souris, de lire au plus vite ce roman !  Et si vous connaissiez déjà Sándor Márai, par lequel de ses livres dois-je continuer ?

Je vous laisse avec un superbe dernier extrait, qui vous convaincra, je l’espère, de la nécessité absolue de vous plonger immédiatement dans Les Braises : « La musique, il l’écoutait avec son corps, il l’absorbait, comme assoiffé. Il l’écoutait comme le prisonnier écoute le bruit des pas qui approchent et apportent, peut-être, la nouvelle de la délivrance. Il n’entendait plus rien d’autre, tout disparaissait, absorbé par la musique. Dans cet état, Conrad n’était plus militaire. Un soir d’été, la mère d’Henri et Conrad exécutaient un morceau à quatre mains. […] La « polonaise » n’était plus que le prétexte à l’explosion des forces qui ébranlent et font crouler tout ce que l’ordre établi par les hommes cherche à dissimuler si soigneusement. Un accord plaqué avait brusquement terminé leur jeu. Ils restèrent assis devant le piano, le buste tendu et quelque peu rejeté en arrière. Il semblait que tous deux, après avoir lancé dans l’espace les coursiers fougueux d’un fabuleux attelage, tenaient d’une main ferme, au milieu d’un déchaînement tumultueux, les rênes des puissances libérées. Par la croisée, un rayon du soleil couchant pénétra dans la pièce et, dans ce faisceau lumineux, une poussière dorée se mit à tournoyer comme soulevée par ce galop vers l’infini. »

Bonne lecture !

Anne Souris

Traduction : Marcelle et Georges Régnier

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