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Berberova« Sam, les yeux clos, couché à la renverse, gisait au bord du lit large et bas. Il lui suffisait, semblait-il, de faire un simple mouvement pour rouler sur la peau de chèvre qui couvrait l’épaisse moquette rouge : sa main pendait vers la fourrure aux longs poils gris, elle tenait serré un revolver, le coup l’avait rejetée loin du corps. Son visage était tranquille et regardait le plafond, seule la tempe noire qui avait reçu le coup (et qui avait cessé de saigner depuis longtemps) donnait à la vague de cheveux roux et au front livide couvert de taches de rousseur quelque chose d’inhabituellement triste. »

Bonjour, bonjour !

Cela fait bien longtemps que je ne vous ai pas parlé de mes lectures – qui, reconnaissons-le, se font plus rare depuis la naissance de mini-Chérie – mais je reviens aujourd’hui avec un livre que j’ai eu énormément de plaisir à lire. J’ai découvert Nina Berberova grâce au Livre du bonheur, et compte bien poursuivre ma découverte de son oeuvre. Son écriture ciselée et son style oscillant entre nostalgie et clairvoyance offrent à l’histoire un cadre très agréable, comme un subtil écrin dans lequel son personnage principal, Véra, va pouvoir se retourner sur les années écoulées et analyser les différents chapitres du Livre de sa vie.

La mort soudaine de Sam vient d’ailleurs clore un de ces chapitres, c’est « son enfance morte qui gît ici, son passé mort, qui lui a été rendu si brutalement et si tristement » et cette mort va faire ressurgir en elle le souvenir de son enfance à Saint-Pétersbourg, les années heureuses avant la guerre où « tout lui plaisait : la datcha comme Pétersbourg, l’été comme l’automne, les dernières marguerites sur le parterre, que l’on cueillait juste avant de partir et dont s’emparait sa mère ». De cette enfance à Saint-Pétersbourg, Véra se souvient des longues heures passées avec Sam, à l’écouter jouer du violon, à jouer avec lui, regarder sa soeur se préparer pour les bals, ce sont les confidences sans fin et les projets d’avenir qui lui reviennent à l’esprit, comme autant de notes joyeuses et légères égrenées dans une ritournelle enfantine qu’elle aurait souhaité éternelle.

La guerre, la chute de la Russie impériale, l’avènement du régime communiste… Tous ces événements historiques sous-tendent le récit de l’adolescence sans que Nina Berberova ne s’appesantisse dessus : peu importe l’Histoire lorsque le quotidien est bouleversé par le départ d’un être cher. L’exil de Sam amorce le début d’un deuxième chapitre de la vie de Véra, plus sombre, plus fébrile, moins paisible : les soirées, les rencontres, jusqu’au mariage et au départ en Europe, tout paraît plus cru, plus paillard comme si, sans la délicatesse de Sam, tous les bonheurs du quotidien devaient être rustres et terre-à-terre, « un bonheur si malade et insatisfait » mais dont il faut se contenter sans chercher à se retourner sur ces jours heureux « quand la vie voguait vers elle, toute sonnante et scintillante… »

Le bonheur est-il un dû ou le résultat d’une quête acharnée ? Ne se révèle-t-il qu’à ceux qui croient en lui, envers et contre tous ? Faut-il payer un tribut au malheur avant de gagner le droit de jouir d’un bonheur paisible et mérité ? Autant de questions qui jalonnent ce roman que je ne peux que vous recommander de lire, que vous connaissiez ou non déjà Nina Berberova.

Bonne lecture !

Anne Souris

Traduction : Cécile Terouanne

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