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AzoulaiBonjour bonjour !

Me voilà de retour, après quasiment trois mois de silence… Peu de lectures pendant tout ce temps, et pour cause ! La fatigue des deux derniers mois de grossesse avec mes trois petits monstres, puis l’arrivée de notre dernière merveille il y a un mois exactement aujourd’hui ont eu raison de mes envies de lire ! Mais le rythme familial commence à s’installer et ma dernière virée chez le libraire ayant été fructueuse, elle m’a motivée à replonger dans un bon roman. Voici donc le résultat de mes derniers jours de lecture !

« Titus mange goulûment. Il a une faim proportionnelle à l’énergie que lui demande ce moment. Bérénice ne touche pas à son plat. Elle reste immobile, le regard fixé sur son assiette. Puis elle pleure. Il la prend dans ses bras. Elle veut s’en aller, il la retient. Quel monstre suis-je ? dit Titus en essuyant une dernière fois les pleurs de celle qu’il a tant aimé, mais sa décision ne change pas. Titus aime Bérénice et la quitte. »

Bérénice. A lui seul ce prénom me transporte et me fait chavirer… Songez plutôt à ces vers splendides…

« Je n’écoute plus rien, et pour jamais adieu.
Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime?

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse

Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ? »

Le roman de Nathalie Azoulai ne pouvait donc que s’imposer à moi, et me criait depuis son étagère « Achète moi ! Lis moi ! ». Il est toujours très dur de résister à l’appel d’un livre, et lorsqu’il est à ce point persuasif, je n’y arrive jamais. Et comme je me réjouis d’avoir cédé à la tentation et d’avoir découvert cet excellent roman…

Titus, donc, quitte Bérénice et retourne auprès de son épouse légitime, Roma. Seule face à sa douleur, Bérénice va se tourner vers Racine, se plonger dans son oeuvre, dans ses pièces, afin d’atténuer le manque, pour combler le vide laissé par Titus. « C’est un pari. Si elle comprend comment ce bourgeois de province a pu écrire des vers aussi poignants sur l’amour des femmes, alors elle comprendra pourquoi Titus l’a quittée. »

Et nous voilà entraînés dans l’histoire de la vie de Racine, plongés dans le terreau qui l’a enrichi, depuis la terre du vallon de l’abbaye janséniste de Port-Royal de son enfance jusqu’à celle des jardins de Versailles qui le verront au faîte de sa gloire. Et nous découvrons avec Bérénice ses doutes et ses peurs, sa foi en Dieu, sa loyauté absolue envers le roi et son amour de la langue française.

« Le roi prie, s’habille, se fait peigner, boit un bouillon comme n’importe quel homme, et pourtant Jean est envoûté. Il ne voit pas un homme agir ou se comporter, il voit une nation se constituer sous les regards. […] De cette nation, il sera la langue. »

« Ce que je veux, c’est qu’au fond de mon français palpitent toutes les langues antérieures, toutes les autres musiques, qu’il soit une synthèse parfaite, une langue pleine et unique. »

Plus qu’une simple biographie, ce roman décrit de manière très enlevée et vivante le processus créatif de l’un de nos plus grands auteurs, l’influence d’une part de son éducation et de l’autre de la volonté royale sur ses oeuvres, son écartèlement entre la fidélité envers ses maîtres et celle envers son roi, ou encore sa passion pour la tragédie qu’il abandonnera pourtant pour devenir l’historien du roi. Et de cette vie si pleine de contradictions, Bérénice tirera le réconfort, puisera la force de survivre à son chagrin d’amour.

« La vie semble ainsi faite que je puisse souffrir que tant de mers me séparent de vous, sans que de tout le jour je puisse voir Titus, dit-elle en ouvrant sa porte, à la fois contente et désolée qu’on puisse absolument tout souffrir. Puis elle décide de ranger tous ses livres sur Racine. […] Ce sera son rectangle de tragédie, le pré carré de son amour, qui scintillera parfois, parfois disparaîtra sous les jours, les années, mais vers lequel il lui suffira de tourner la tête pour aussitôt en faire phosphorer les bords, se dire que c’est là, que oui, c’est arrivé. Quoi, qu’est-ce qui est arrivé ? lui demande-t-on. Que Titus n’a jamais aimé Bérénice ou qu’il l’a aimée, que vouloir comprendre ce qu’on appelle l’amour, c’est vouloir attraper le vent. Au jeu de la marguerite, on pourrait arracher n’importe lequel des pétales, à la folie, passionnément, pas du tout. »

Un style parfait, un sujet passionnant traité de manière très originale, une héroïne oscillant, comme dans les meilleures tragédies, entre l’amour et la haine et l’ombre des grands auteurs du XVIIe qui plane au-dessus du roman : que demander de mieux ? Alors, comme moi, laissez vous tenter, et cherchez à comprendre pourquoi Titus n’aimait pas Bérénice…

Bonne lecture !

Anne Souris

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