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Colegate« Cette histoire provoqua un petit scandale à l’époque, mais les événements qui suivirent eurent tôt fait de l’effacer de la plupart des mémoires. On pourrait la voir un peu comme un spectacle qui se déroulerait tout entier dans un salon éclairé par des lampes à huile et où, peut-être, brilleraient aussi sur les murs les lueurs mouvantes d’un grand feu de bûches. Dans cet immense salon édouardien, encombré de meubles et où les guéridons disparaissent sous les bibelots et les photographies encadrées, des gens conversent entre eux, les uns assis, les autres debout par petits groupes. Soudain, provenant de la pièce voisine, où personne n’a encore osé s’aventurer, arrive l’éclat violent d’une lumière électrique. S’engouffrant par la porte ouverte, cet éclairage rétrospectif et brutal plonge instantanément le salon dans la pénombre ; les flammes qui dansaient si joyeusement dans la cheminée s’estompent, les cercles de lumière jaune au pied des lampes perdent tout leur éclat (on dirait de l’or assourdi), et les êtres qui sont là, encore visibles malgré tout, nos parents, nos grands-parents, qui appartenaient déjà au passé, nous semblent reculer dans un passé encore plus éloigné, celui de Charlemagne et de ses chevaliers, celui des Sept Dormants à peine sortis de leur immense sommeil. »

Brillante description, n’est-ce pas, mes très chers rongeurs de bibliothèque ? On imaginerait presque assister à cette scène, et voir plonger d’un seul coup un monde entier dans les ténèbres du passé, cette société britannique aristocratique si brillante du début du XXe siècle, que la Première guerre mondiale va emporter comme un fétu de paille et qui vit dans ces années 1910 son chant du cygne.

« Ainsi parés de tous leurs bijoux, plumes, chiffons, boutons de plastron, ils se dirigèrent en cortège vers la salle à manger, et chacun éprouvait au fond de l’âme une sorte de léger ravissement car, même dans une époque aussi imbue de cérémonial, se préparer à accomplir une fois de plus un rite dont la perfection formelle ne fait de doute pour personne, et en exécuter les premiers pas, est un acte qui ne manque pas de charme. »

L’excellent roman d’Isabel Colegate nous offre une immersion dans ce qui représentait un des temps forts de la vie mondaine, une partie de chasse dans un grand domaine, réunissant la fine fleur de l’élite sociale et économique. S’y pressent, avec tout le flegme dont sont capables nos voisins d’Outre-Manche, de vieux aristocrates et leurs charmantes jeunes épouses, des banquiers richissimes, des princes étrangers… réunis pour le plaisir du sport et des potins. Ce tableau ne serait cependant pas complet si ne gravitait autour de ces superbes cigales tout un monde – si brillamment mis en lumière par Julian Fellowes dans sa série Downton Abbey, mais qui fait les délices de la littérature anglaise depuis les « Vestiges du Jour » de Kazuo Ishiguro -, celui des employés de la maison et du domaine : cuisinière, soubrettes, valets de pieds et autres garde-chasses, dont l’histoire se mêle inévitablement à celle de leurs maîtres, au point de tirer cette réflexion à la jeune Cicely « Oui, ce n’était qu’un paysan. Mais nous le connaissions tous, vous comprenez ? »

Maîtres et serviteurs, puissants et anonymes, maris et amants, chasseurs et gibier, tous se mêlent pendant ces quelques heures au cours desquelles le vernis mondain va se craqueler pour laisser entrevoir les passions et haines jusque là si bien enfouies. Mais comme nous sommes en Angleterre, entre gens bien nés, les rides provoquées à la surface de l’eau par de tragiques accidents ou des relations adultères vont bien vite s’estomper, afin de ne pas mettre en péril l’équilibre si précaire de cette société au bord de l’abîme. « Il ne se sentait pas encore tout à fait un fossile, mais il avait effectivement le sentiment de vivre la fin d’une époque ; en promenant son regard autour de cette pièce que le soleil, filtré par le feuillage des hêtres et reflété par la rivière, inondait d’une lumière diffuse qui mettait en valeur le teint naturel des femmes, les couleurs discrètes de leurs robes et la porcelaine bleue et blanche sur le bois sombre des étagères, il avait le sentiment que de l’autre côté de la rivière et des arbres, par-delà les limites de son domaine, un grand mouvement était en marche, plein de cris, de violence et de chaos ; que ce serait la fin d’une idée, d’une idée conçue par des hommes chez qui la poésie s’alliait au sens politique, la curiosité à l’amour de la vie champêtre, et qui, par conséquent, bien qu’ils fussent florentins, lui avaient toujours paru dignes d’être anglais. »

Ca a été un vrai plaisir de lire ce livre, dans lequel les heures s’égrennent tandis que monte l’angoisse de l’accident, fatal, superbement écrit et surtout magistralement traduit par Elisabeth Janvier, qui réalise là une pièce d’orfèvrerie aussi belle que doit l’être l’originale : « ce n’étaient pas des hommes que l’on sacrifiait, mais des oiseaux, de gracieuses créatures élevées par Glass et ses aides dans un luxe de confort dont elles n’auraient jamais rêvé, nourries, protégées contre les prédateurs, lâchées enfin dans ce qu’elles pouvaient légitimement considérer comme le paradis des faisans, pour en être chassées, quelques mois plus tard, par des armées d’anges grossiers brandissant non pas des glaives de feu mais des bâtons, les forçant, par leurs cris et leur vacarmes, à s’élever du sol – ces oiseaux lourds, au vol pénible -, à monter haut dans l’air inondé de soleil où les attend le claquement bref de la mort. »

Et on ne sait si, pendant tout le roman, on attend avec angoisse le moment de la mise à mort de ces volatiles, point d’orgue de la rivalité sourde qui s’affirme progressivement entre chasseurs, ou la mort d’un état d’esprit, d’un mode de vie, d’un savoir-vivre qui s’apparentait souvent à un savoir-être, agonie programmée et pourtant si soudaine et brutale d’une civilisation qui vit là ses derniers moments d’éclat et de grâce.

« L’image même de l’Angleterre, celle que nous avons tous au fond du coeur, est-ce que ce n’est pas le village avec son pré communal, ses chaumières avec leur cheminée qui fume, les corbeaux perchés dans les grands ormes, et le châtelain, le pasteur, l’instituteur, les joyeux paysans, leurs enfants avec leurs bonnes joues rouges ? […] Je crois que ce mythe existe bel et bien et qu’il sera très difficile de le déraciner. Il restera toujours tapi quelque part au fond de notre esprit, comme une ombre sur notre rêve de devenir une nation du XXe siècle. »

Bonne lecture !

Anne Souris

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