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Tanizaki« Maître, je vous prie de pardonner à un jeune étudiant l’impertinence de vous écrire si soudainement et vous demande à l’avance de bien vouloir lire jusqu’au bout ce récit que je m’apprête à vous faire. Je vous sais très occupé et vous suis profondément reconnaissant de m’accorder un peu de votre temps si précieux. Peut-être est-ce un peu prétentieux de ma part, mais il me semble que ce récit ne sera pas tout à fait dénué d’intérêt pour vous. »

Bonjour bonjour !

Aujourd’hui encore, un autre roman japonais ! Pour les fidèles de ce blog, vous êtes familiers de mon amour de la littérature du pays du soleil levant, pour les nouveaux lecteurs (que je salue bien bas et à qui je souhaite la bienvenue), vous pourrez découvrir quelques excellents romans très différents , , ou .

Celui d’aujourd’hui ne fait pas exception à la règle. Tanizaki est un des plus grands auteurs du XXème siècle et un des plus prolixes, et il a laissé une œuvre majeure, pourtant très fréquemment censurée de son vivant car jugée contraire aux bonnes mœurs. Et comment s’en étonner, dans une société japonaise très stricte, lorsqu’on découvre la passion qui sous-tend ses romans, la fascination pour le Beau et l’érotisme ? La mise en scène des corps et l’attraction physique et intellectuelle entre ses personnages sont un trait caractéristique de son style, et l’on plonge avec ses héros dans les méandres de la séduction amoureuse, si radicalement opposée au confucianisme japonais.

« Le pied de Fumiko » est l’histoire de la passion qu’entretient un personnage assez énigmatique, Tsukakoshi, vieux marchant retraité, pour une jeune geisha, Fumiko, malgré les quarante ans qui les opposent, histoire dont Noda Unokichi sera le fidèle témoin, avant d’en devenir un protagoniste à part entière.

Qu’ils sont beaux ces paragraphes sur la beauté de la jeune femme, délicats et sobrement sensuels, dévoilant au lecteur le trouble des sentiments de ces deux hommes si différents ! « C’est alors que j’aperçus, assise en face de lui, une femme inconnue d’allure élégante. Au moment où j’entrai dans la pièce, coude appuyé sur le kotatsu et genoux légèrement desserrés, elle tourna vers moi son cou et son torse. Si je distingue son cou, c’est que chacune des parties de son corps frappait par sa beauté. Si je disais simplement qu’elle se tourna vers moi, je ne traduirais pas fidèlement l’émotion que je ressentis à cet instant. Le cou, souple et pur, fin, svelte et doux, imprimait à son corps le mouvement ondulatoire d’une série de vagues. Lorsqu’elle fut tout à fait tournée dans ma direction, l’onde semblait encore continuer à la parcourir, de la nuque aux épaules qui apparaissaient dans l’entrebâillement du kimono. Tout en elle donnait l’impression d’une beauté langoureuse et sensuelle.« 

Tanizaki2La passion de Tsukakoshi pour sa jeune concubine est telle qu’il va demander à un peintre de faire son portrait, dans une pose très particulière révélant « quelque chose qui captivait particulièrement le cœur du vieillard« , son pied : « sa jambe mince et élancée, comme si elle avait été sculptée avec son dans du bois blanc, s’affinait en descendant vers la cheville où elle se resserrait finement, se terminant en une inclinaison très douce du cou-de-pied, et à l’extrémité de cette pente s’alignaient régulièrement les orteils du plus petit vers le pouce ; et cet alignement me paraissait bien plus beau que le visage même d’O-Fumi-san. »

Bref, voilà une très jolie (et courte) nouvelle qui vous séduira, je l’espère ! Elle est précédée, dans l’édition Folio, d’une autre nouvelle, « La complainte de la sirène », qui n’est pas sans rappeler, bien sûr, le conte d’Andersen, mais dans sa version d’origine, beaucoup plus cynique et cruelle que le sirupeux bonbon mielleux produit par Disney.

Bonne lecture !

Anne Souris

Traduction : Madeleine Lévy-Faivre d’Arcier et Jean-Jacques Tschudin

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