Guenassia« Aujourd’hui, on enterre un écrivain. Comme une dernière manifestation. Une foule inattendue, silencieuse, respectueuse et anarchique bloque les rues et les boulevards autour du cimetière Montparnasse. Combien sont-ils ? Trente mille ? Cinquante mille ? Moins ? Plus ? On a beau dire, c’est important d’avoir du monde à son enterrement. Si on lui avait dit qu’il y aurait une telle cohue, il ne l’aurait pas cru. Ca l’aurait fait rire. Cette question ne devait pas beaucoup le préoccuper. Il s’attendait à être enterré à la sauvette avec douze fidèles, pas avec les honneurs d’un Hugo ou d’un Tolstoï. »

Bonjour bonjour !

Je vais aujourd’hui vous parler d’un livre qui avait décidé qu’il fallait que je le lise : on m’en avait beaucoup parlé, Bénédicte-qui-se-reconnaîtra me l’avait chaudement recommandé, je l’avais noté sur ma prochaine liste à commander chez mon libraire, et voilà-t-y pas que je le trouve trois jours plus tard dans un paquet de livres abandonnés ! C’était un signe du destin, non ? Bref.

Je suis bien contente d’avoir croisé la route de ce Club des incorrigibles optimistes, tant sa lecture m’a plu : voilà un roman bien écrit, aux personnages attachants, à l’intrigue intéressante et au dénouement imprévisible. Tous les ingrédients pour un excellent livre sont réunis, sur fond de Russie communiste, de guerre d’Algérie, de premiers émois amoureux, de littérature et d’immigrés jouant aux échecs.

Le lecteur suit, de 1959 à 1964, de ses 12 à ses 17 ans, Michel Marini, qui fréquente les bars du Ve arrondissement, fait ses armes sur leurs différents babyfoots en écoutant les derniers morceaux de rock sortis en Angleterre ou aux Etats-Unis, se maintient à niveau en maths dans le prestigieux collège Henri IV en copiant allégrement sur son voisin tout en écumant de manière systématique la bibliothèque du quartier, auteurs après auteurs. « Saint-Exupéry, Zola et Lermontov ont longtemps été mes auteurs préférés, pas seulement pour leurs œuvres. J’aimais Rimbaud pour sa vie fulgurante et Kafka pour sa vie discrète et anonyme. Comment réagir quand vous adoriez Jules Verne, Maupassant, Dostoïevski, Flaubert, Simenon et une flopée d’autres qui se révélaient d’abominables salauds ? Devais-je les oublier, les ignorer et ne plus les lire ? Faire comme s’ils n’existaient pas alors que leurs romans n’attendaient que moi ? Comment pouvaient-ils avoir écrit des œuvres exceptionnelles en étant des êtres aussi répugnants ? »

L’adolescence de Michel va basculer le jour où, ayant franchi la porte au fond du bar, il découvre un club de joueurs d’échecs fréquenté par des immigrés ayant fui l’URSS et passé le Rideau de Fer et qui « avaient choisi la liberté en abandonnant femme, enfants, famille et amis. C’est pour cette raison qu’il n’y avait pas de femmes dans ce club. Ils les avaient laissées au pays. Ils étaient des ombres, des parias, sans ressources, avec des diplômes non reconnus. Leurs femmes, leurs enfants et leur pays étaient dans un coin de leur tête et de leur cœur. Ils leur restaient fidèles. Ils parlaient peu du passé, préoccupés de gagner leur vie et de trouver une justification à celle-ci. »

Le Club des incorrigibles optimistes est une très belle fresque de la France du début des années 1960 qui retrace de manière intime et juste les attentes et sentiments d’un jeune homme face à un monde en train de basculer, le sien, celui de sa famille mais aussi et surtout de son pays. Alors que ses parents se déchirent, que son frère et les amis de ce dernier sont envoyés en Algérie et que ses professeurs imposent encore une coupe stricte et une cravate nouée alors que leurs élèves ne rêvent que des Beatles, Michel va découvrir la joie des longues parties d’échecs avec Léonid, Igor, Sacha et les autres, dans ce bar fréquenté par Kessel et Sartre.

Les histoires de chacun des personnages se mêlent à la Grande Histoire pour le bonheur des lecteurs, et c’est avec regret que l’on arrive à la 757e page de ce roman, en regrettant de ne pouvoir rester plus longtemps en compagnie des membres du Club des Incorrigibles Optimistes.

« Notre mémoire est faite ainsi qu’elle efface les mauvais souvenirs pour ne conserver que les meilleurs. »

Bonne lecture !

Anne Souris

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