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IMG_5388Bonjour bonjour !

Tout d’abord, et avant toutes choses, j’espère que vous avez passé un très joyeux Noël et un superbe réveillon du 31 : sapin décoré, cadeaux déballés, repas délicieux mais surtout moments chaleureux partagés en famille, joie et paix échangés à profusion !

Je vous avais parlé, au détour d’un article, du dernier roman de JM Blas de Roblès, L’Île du Point Nemo. Ce livre, acheté sur un coup de tête grâce à sa superbe couverture, m’avait laissée avec des sentiments plus que mitigés.

J’avais adoré la plupart du livre, tout en étant extrêmement rebutée par certains aspects crus, vulgaires, à la limite du pornographique. Et puis, au détour de pérégrinations sur Internet, je suis tombée sur l’excellente critique de Fabien, publiée sur le non moins excellent site des Plumes Asthmatiques, que je vous conseille d’ajouter à vos favoris ! Voici donc, mieux que je n’aurais su le dire, son avis sur ce roman.

Lire L’Île du Point Némo, c’est lire cent livres en même temps.
Faire la chronique d’un roman n’est jamais facile, il faut parvenir à en dire assez mais pas trop, à donner envie de le lire, sans pour autant tomber dans la pure subjectivité. Il s’agit donc de faire des choix. La tâche se complique lorsque l’auteur de l’ouvrage en question décida de ne pas faire de choix et de donner comme but à son récit la totalité, ou presque. Alors le chroniqueur se retrouve devant la tâche non pas difficile, mais extrême, de devoir parler non plus d’un livre mais de l’équivalent d’une bibliothèque.
C’est un peu le cas avec L’Île du Point Némo, nouveau roman de Jean-Marie Blas de Roblès paru aux éditions Zulma en septembre 2014. Après avoir frappé un (très) grand coup avec « Là où les tigres sont chez eux », immense roman tant par sa qualité que son étendue, construit autour de la figure du jésuite Athanase Kirshner (et dont un jour, après l’avoir relu, je vous ferai la chronique), l’auteur nous offre avec une nouvelle preuve de son talent littéraire et surtout de sa folie, une folie d’écrivain, une folie qui lui permet d’embrasser la littérature toute entière. Tentons un résumé, même si vouloir résumer « L’Île du Point Némo » pourrait s’avérer une entreprise aussi inefficace que de vouloir circonscrire en quelques phrases l’ensemble de l’œuvre de Jules Verne, H.G. Wells, Herman Melville, Arthur Conan Doyle et de tous leurs collègues réunis.

Tout commence par un diamant volé dans la propriété de Lady McRae, femme de l’aristocratie anglaise. Pour le retrouver, elle fait appel à John Shylock Holmes (de la famille de, mais dont l’hérédité n’a pas eu l’amabilité de lui offrir les mêmes capacités de déduction que l’ancêtre) accompagné de son majordome noir Grimod de la Reynaudière et de leur ami, Martial Canterel, dandy richissime que l’on rencontre pour la première fois recréant avec des petits soldats la bataille d’Alexandre à Gaugameles, sur l’Euphrate et le Tigre. N’oublions pas de mentionner la truculente lady Sherrington, Verity, la fille de Lady MacRae et Martial Canterel tombée dès sa prime enfance dans une sorte de coma, ainsi que Litterbag, policier irascible qui ne tardera pas à rejoindre le groupe. Cette troupe bigarrée décide alors de se lancer à la poursuite du diamant, l’Anankè, le plus gros qui ait jamais existé, objet convoité également par le terrible et mystérieux Enjambeur Nô, que personne n’a jamais vu (ou n’a jamais survécu pour en parler) mais qui est redouté comme la Peste. Vous suivez jusqu’ici ? Je l’espère car cet incipit est la partie facile du roman. Ces personnages vont alors parcourir des dizaines, que dis-je, des centaines, des milliers de kilomètres, à la recherche du diamant, traversant les mers et les continents, voyageant à bord du Transsibérien, d’une étrange machine volante, d’un dirigeable ridiculisant l’Hindenburg, d’un bateau de pêche conduit par une troupe de Maori et un capitaine sursauteur, et même du célèbre Nautilus, pour en arriver, au bout de leur périple insensé, à l’île du Point Némo.

Mais tout cela ne forme que 50% du roman de Jean-Marie Blas de Roblès. Aux chapitres dédiés à cette incroyable aventure succèdent des chapitres racontant le quotidien de personnages liés à B@bil Books, une usine des liseuses électroniques, dirigée par le pervers M. Wang. Cette usine, symbole de la modernité, a pris la place d’une fabrique de cigares dans le Périgord noir mais a tout de même gardé l’une de ses traditions (répandue dans les fabriques de cigares de Cuba, et de toutes les Caraïbes apprend-on par la suite), celle de la lecture orale aux ouvriers pendant les heures de travail.

Je m’arrêterais là pour la tentative de résumé de ce grand Barnum (encore un personnage que l’on retrouve) qu’est L’Île du Point Némo. Ce qui marque à la lecture de ce livre c’est d’abord et toujours le style de Jean Marie Blas de Robles. Les chapitres romanesques sont écrits dans une langue à faire pâlir les plus puristes des puristes, un français parfaitement maîtrisé et parfois légèrement suranné pour coller au style de ces grands romans du XIXe siècle. Tel un chercheur d’or il est facile de trouver de véritables pépites littéraires. Mais ce qui prouve le talent de notre auteur n’est pas simplement ce « mimétisme » parfaitement réussi, mais sa capacité à adapter son style selon les chapitres. En effet, lorsque l’on passe à la partie contemporaine du récit, les mots sont immédiatement plus incisifs, plus crus aussi, le style plus rapide. Quant au récit lui-même, il rompt avec la tenue de la partie classique et de ses personnages pour offrir aux lecteurs un regard sur les ouvriers de B@bil Books et leurs histoires. Ces chapitres, avouons-le, ont souvent tendance à situer l’action sous la ceinture, ce dont l’auteur se délecte, n’hésitant à donner à certains de ses chapitres une charge érotique, voire parfois pornographique, à faire pâlir cette fois non pas les puristes mais les plus puritains.

Mais alors me direz-vous, quel rapport entre tout ça ? A cette question, je ne peux pas vraiment répondre, tout en assurant qu’il y en a un et que, comme dans son précédent roman, les deux lignes narratives se rejoignent de manière à donner du sens à certains détails qui à la première lecture peuvent être difficile à saisir. La seule chose que je puisse dire sans gâcher le plaisir de la lecture est que le rapport se situe dans la littérature elle-même. Ce livre est un hommage à la littérature et aux livres, aux histoires et à l’imagination qui les crée.

Un hommage à la littérature d’abord, à la littérature dite populaire, celle des romans feuilletons du XIXe siècle, qui a su et sait toujours raconter des histoires, faire voyager ses lecteurs dans d’autres mondes. On retrouve ainsi page après page des noms, des détails, des lieux, des intrigues qui nous disent quelque chose, que l’on a déjà vus, déjà lus quelque part : Holmes, le Transsibérien, le point Némo, le Nautilus, une belle endormie… Tous ces éléments sont pris et mis ensemble dans le shaker de l’imagination de Jean-Marie Blas de Robles, pour nous donner une fresque absolument incroyable, au sens premier du terme. Ce n’est pas ici un travail de copiste, une simple mimesis des travaux de ces grands prédécesseurs qu’étaient Dumas, Verne, Stendhal et autres. Non, l’auteur reconstruit à partir de ces éléments une histoire sans nul autre pareille et nous offre une véritable leçon d’imagination, cette imagination, ce souffle qui manque tant à la littérature contemporaine, trop concentrée à se regarder le nombril et à s’occuper de ses petits problèmes.

Derrière cet hommage à la littérature populaire, il y a également un hommage au livre et à la lecture. De longs passages sont consacrés à la lecture comme outil premier d’éducation, et donc de liberté, que ce soit de nos jours ou bien dans les manufactures de cigares. Où l’on apprend d’ailleurs que les célèbres cigares Montecristo sont nommés ainsi parce que les aventures du célèbre Comte étaient lues aux torcedores qui les confectionnaient pendant leurs heures de travail. Ces réflexions en côtoient d’autres plus acides, sur le futur du livre papier face à la lecture numérique. Au fil des pages, on voit germer une des idées de génie de l’auteur. Le livre, en entrant dans l’ère du numérique, des processeurs et des écrans devient lui-aussi soumis aux virus. Alors pourquoi ne pas faire inventer à l’un de ses personnages un virus destiné aux liseuses de M. Wang et qui « chaque fois qu’on ouvre un livre, la machine pique des phrases au hasard dans tous les autres et recompose une page sans queue ni tête. »
Sans queue ni tête ? Pour ceux pour qui le livre est simplement un objet commercial, synonyme de ventes et de profits, peut-être ; pour ceux qui mettent en avant et vénèrent la création, l’imagination et son pouvoir d’évasion, ce virus ressemble plutôt à une bénédiction, à une source intarissable d’histoires à raconter.

Outre ce message littéraire, il y a dans ce livre une profonde réflexion sur notre époque, sur la manière dont nous traitons le monde dans lequel on vit. Malgré un style et un décor identifiable à ceux du XIXe siècle, certains détails, certaines paroles montrent que les événements se passent en réalité dans un futur plus ou moins lointain, et dans un futur qui, malgré les merveilles qui sont présentées, ne donne pas extrêmement envie de le vivre. Il est question d’écrans tactiles (tiens, tiens), de troisième guerre mondiale, de pollution qui prend la forme d’un super-fog londonien ou d’un continent de plastiques. Avec toujours ces mots parfaitement choisis, l’auteur fait regretter à ses personnages cette course à la croissance qui ne pourra que provoquer la chute de notre société, cette « lente Atlantide. » Alors oui, parfois, ces réflexions peuvent sembler un peu naïves peut-être, trop gentilles, mais là encore cela fait du bien dans notre monde cynique, où les affrontements et les griefs prennent souvent le pas sur l’entraide ou la recherche de solutions.

Que dire d’autre sinon vous conseiller vivement la lecture de ce roman, et même sa relecture tant il est foisonnant de détails et de clins d’œil, de télescopages et de merveilleux anachronismes. Alors lancez-vous, accrochez-vous tout de même car vous avez entre les mains un véritable grand-huit steampunk, un objet livresque non identifié, un roman monde qui englobe tous les autres et la littérature elle-même. Je n’aurais donc qu’un seul dernier mot, qui résume bien le message de Jean-Marie Blas de Roblès : lisez !

Et pour compléter cette très bonne critique, chères petites souris, voici quelques passages que j’avais retenus au fil de ma lecture pour vous !

« Comment n’avaient-ils pas compris qu’il y avait plus de révolte chez Edmond Dantès que dans toute l’oeuvre de Marx ? Une fois les ouvriers échappés dans la littérature, plus personne ne serait capable de les rattraper, non parce qu’on leur lirait du Bakounine ou du Proudhon, mais parce qu’ils y verraient comme en miroir le reflet de leur propre misère.« 

« Le jour où vous comprendrez qu’il vaut mieux mourir en essayant de changer le monde, plutôt que de vieillir en le regardant agoniser, vous me rejoindrez.« 

« Ingéniosité, astuce, logique pure : l’abbé Faria, c’est à la fois Robinson Crusoé, Ulysse et le chevalier Dupin. Mais cette conjonction n’a rien à voir avec le hasard ; cet homme est une bibliothèque vivante, un lecteur qui doit à certains livres choisis d’être resté debout. Cent cinquante ouvrages, exactement, lus et relus de si nombreuses fois qu’il les savait par coeur avant son arrestation ; un condensé de sciences et de philosophie qu’il est encore capable de réciter à haute voix dans le silence hostile de sa geôle. C’est cela le vrai trésor, la source de vie que l’abbé Faria va transmettre à Dantès, oralement, jour après jour durant des années, jusqu’à ce que son disciple parvienne lui aussi à s’évader mentalement, à marcher libre dans les allées du savoir avant d’espérer le faire hors de sa prison. Un programme d’éducation humaniste, la promesse d’une oasis qui n’exclut ni la vengeance ni l’adieu.« 

 » – Le « Point Némo », disiez-vous ? – Oui, c’est le joli nom donné par les scientifiques au « pôle maritime d’inaccessibilité », l’endroit de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. Un clin d’oeil au capitaine Nemo, à son extrême et fascinante misanthropie. Comme quoi, même les géographes les plus chenus savent rester fidèles aux enchantements de leur jeunesse.« 

« Toute phrase écrite est un présage. Si les événements sont des répliques, des recompositions plus ou moins fidèles d’histoires déjà rêvées par d’autres, de quel livre oublié, de quel papyrus, de quelle tablette d’argile nos propres vies sont-elles le calque grimaçant ?« 

J’attends avec hâte votre propre avis sur ce livre, et n’hésitez pas à aller le dire aussi à Fabien sous sa chronique !

Bonne journée !

Anne Souris

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