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Alcoba« Le point de départ de mon voyage se trouve quelque part sous mon nez. J’étais encore en Argentine quand je me suis mise en route. Je ne sais plus si c’est mon grand-père qui m’a annoncé que j’allais bientôt prendre des cours de français – peut-être est-ce ma grand-mère ou encore l’une de mes tantes. Le fait est qu’un adulte m’a dit que j’allais bientôt commencer et qu’il faudrait même que j’avance vite si je ne voulais pas être complètement perdue à mon arrivée à Paris. Mon départ était proche et je devais m’y préparer. Dans deux ou trois mois, tu vas rejoindre ta mère.« 

Point de départ : l’Argentine dictatoriale. Point d’arrivée : Paris – ou tout à côté. Car il ne faut pas raconter aux amies restées « là-bas » que le point de chute se trouve au Blanc-Mesnil et non pas sur l’île de la Cité, ou au pied de la Tour Eiffel : il faut raconter Paris, Notre-Dame, la neige et le printemps sans avouer les moqueries, le papier peint à motifs et les vêtements du Secours Populaire. C’est tout à la fois l’histoire d’un déracinement mais aussi d’une immersion dans un pays rêvé, fantasmé que nous conte avec beaucoup de nostalgie Laura Alcoba : ses souvenirs s’égrènent comme un chapelet, dans une atmosphère ouatée qui tranche avec le contexte violent que la fillette quitte pour faire son arrivée en France.

Brève piqûre de rappel pour ceux qui, comme moi, ne connaissent pas sur le bout des doigts l’histoire de l’Argentine (et qui ne savent pas placer l’Indiana sur une carte… Merci Wikipedia…) : de 1976 à 1983, une junte militaire a exercé le pouvoir en Argentine sous le nom de « Processus de réorganisation nationale », faisant près de 30 000 disparus, 15 000 fusillés, 9 000 prisonniers politiques, et 1,5 million d’exilés sur 30 millions d’habitants.

Toute l’histoire du « Bleu des abeilles » porte en filigrane les répercussions de cette dictature, car c’est elle qui provoque l’exil en France de la mère de Laura (si c’est-ce bien elle, la fillette n’étant jamais nommée dans le roman) et l’emprisonnement de son père, tous deux opposants politiques au régime. « Tout paraissait absurde, soudain. Dérisoire ? C’est le mot qui m’est venu à l’esprit, même si je ne suis pas tout à fait sûre de savoir ce qu’il veut dire au juste. Il me semble que durant quelques instants tout le monde est resté en arrêt, que la scène s’est figée – d’un coup, nous étions tous un peu là-bas, un peu à l’époque, comme on dit. Des angoisses, des peurs, des images différentes ont dû traverser notre esprit, mais personne ne les a nommées. Personne ne les nommera, jamais, bien que nous les sachions à la fois distinctes et communes – c’est comme ça, l’exil, pas besoin de s’étendre. »

La France, pour Laura, c’est d’abord une langue nouvelle, aux consonances étranges, et aux caractères bizarres : accent circonflexe, c cédille… Et tous ces mots qu’ils faut prononcer en les cherchant au fond de la gorge ou dans le nez ! C’est ainsi la découverte d’un pays via sa langue et le coup de foudre pour cette dernière auxquels nous assistons : « Une voyelle muette ! Quand on ne connaît que l’espagnol, on ne peut imaginer que de telles choses existent – une voyelle qui est là mais qui se tait, ça alors ! J’étais plus que surprise – littéralement abasourdie. Et comme exaltée, soudain : je voulais tout savoir à propos de la langue qui était capable de faire des choses pareilles. J’ai aimé mon premier e muet comme tous ceux qui ont suivi. Mais c’est plus que ça en vérité. Je crois que, tous autant qu’ils sont, je les admire. Parfois il me semble même que les e muets m’émeuvent, au fond. Etre à la fois indispensables et silencieuses : voilà quelque chose que les voyelles, en espagnol, ne peuvent pas faire, quelque chose qui leur échappera toujours. J’aime ces lettres muettes qui ne se laissent pas attraper par la voix, ou alors à peine. C’est un peu comme si elles ne montraient d’elles qu’une mèche de cheveux ou l’extrémité d’un orteil pour se dérober aussitôt. A peine aperçues, elles se tapissent dans l’ombre. A moins qu’elles ne se tiennent en embuscade ?« 

Mais cette très jolie histoire – et très court roman, « avalé » pendant la sieste ! – est aussi fondée sur l’échange épistolaire de Laura et de son père, à qui elle a promis d’écrire chaque semaine, le lundi, « normal, c’est le début de la semaine, le jour où je dois tenir ma promesse la plus importante » : des lettres écrites en espagnol, obligatoirement, pour passer le contrôle de la prison, sur les mêmes livres que lisent, de part et d’autre de l’Atlantique, le père et la fille, l’un en espagnol, l’autre en français.

Sous la légèreté et l’émerveillement des mots d’une enfant de dix ans, c’est cependant la dure réalité de l’immigration et de l’exil qui percent dans ces souvenirs d’enfance que nous offre Laura Alcoba avec beaucoup de pudeur et de douceur.

Bonne lecture !

Anne Souris

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