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Kelsey Moore« Je me réveillai en nage ce matin-là. J’avais dormi profondément, ma chemise de nuit me collait à la peau, le visage me picotait. Troisième fois cette semaine. 4h45 luisait au réveil posé sur la coiffeuse à l’autre bout de la chambre. J’entendais le ronronnement du climatiseur et sentais l’air me caresser les joues. Avant de me coucher, j’avais réglé le thermostat sur seize. Logiquement il devait faire frais. Logiquement oui, et je pouvais même en être sûre car mon mari, James, qui ronflait à côté de moi, était habillé comme en plein hiver alors que nous étions mi-juillet. Il dormait comme un bébé – un bébé d’âge mûr, d’un mètre quatre-vingts et complètement chauve – enveloppé dans un cocon qu’il s’était fabriqué avec le drap et la couverture que j’avais envoyés valser pendant la nuit. Seul le haut de son crâne marron dépassait des draps à fleurs. Pourtant, tout en moi hurlait qu’il faisait au moins cinquante degrés.« 

Du rire au larmes, de la colère à l’attendrissement, du désespoir à l’hilarité : attendez-vous, chères p’tites souris, à passer par tout l’arc-en-ciel des émotions en compagnie de ces Suprêmes. J’avais tellement envie de vous recommander ce livre que j’ai passé deux jours, crayon en main, à noter tous les passages que je voulais partager avec vous, et à espérer que vous vous empresserez de le lire à votre tour ! Et maintenant qu’il faudrait que je vous en parle, me voilà à court de mots !

Suprême : au final, c’est peut-être tout simplement ainsi que doit être décrit ce roman qui nous entraîne dans le sillage des Suprêmes, Odette, Clarice et Barbara Jean, trois femmes noires d’une cinquantaine d’années vivant dans une petite ville du Sud des Etats-Unis – là, après un doute, j’ai googlisé « Indiana », et en fait pas du tout, c’est au sud-est de Chicago… Bref. Quelques centaines de kilomètres plus au sud ou plus au nord, peu importe car la toile de fond, elle, était immuable dans les années 1960, celle du racisme et de la ségrégation, dans laquelle vieillir « n’était pas acquis d’avance pour un Noir […] vivant dans le sud de l’Indiana. Beaucoup avaient essayé, sans succès.« 

Edward Kelsey Moore nous offre une histoire puissante, colorée (sans aucun mauvais jeu de mots), vivante à l’extrême, retraçant la vie et l’amitié de trois femmes marquées par des épreuves parfois insoutenables, soudées depuis leur adolescence face à la cruauté et à l’injustice de l’Amérique ségrégationniste et liées par un sentiment qui ne nécessite aucune parole : « Nous nous tînmes là toutes les trois, sur la pelouse de Big Earl, nous considérant l’une l’autre ; et nous aurions tout aussi bien pu éclater de rire ou pleurer à chaudes larmes. Une émotion qui transcendait les mots circulait entre nous : la certitude de nous trouver précisément là où nous devions être, de ne pouvoir partager avec personne d’autre aussi pleinement cette étrange et belle journée. Nous nous serrâmes l’une contre l’autre, rapprochant nos fronts pour former un triangle compact et intime.« 

C’est cette relation intime, contée alternativement par Odette et par un narrateur extérieur, ponctuée de flash-backs et d’apartés que nous livre Kelsey Moore dans un style clair, ciselé et acéré comme une lame, avec une tendresse profonde pour ses personnages et un humour décapant qui m’a conquise.

« Un jour, en classe, Odette s’était penchée pour offrir un bonbon à Clarice. « C’est la robe la plus moche que j’aie jamais vue », avait déclaré cette dernière. Odette avait répliqué : « C’est ma grand-mère qui me l’a faite. Elle est très bonne couturière, mais elle est aveugle. » Gobant un autre bonbon, elle avait ajouté : « Mais c’est pas celle-là, la plus moche. Je la porterai demain, tu verras. » C’est ce qu’elle fit. Et elle avait raison. Depuis ce jour, leur amitié fut indéfectible.« 

J’ai eu beaucoup de mal à fermer ce livre, et j’aurais aimé qu’il dure encore et encore, pour pouvoir rire, pleurer et vivre avec les Suprêmes, les voir mener leurs maris par le bout du nez avant de s’apercevoir que sans eux la vie est tout de même moins évidente, espérer consoler leurs chagrins et vaincre leurs angoisses… J’ai frémi à l’idée qu’Odette puisse mourir, pesté pour que Clarice sorte de sa carapace d’épouse modèle et reprenne son destin en mains et ai retrouvé mes garçons dans la description des fils des Suprêmes, qui « possédaient la même folle énergie, et cette douceur renversante qu’ont les petits garçons pendant quelques années, avant que votre présence ne les ennuie et ne les agace au point qu’ils ne supportent même plus vos baisers.« 

C’est un livre à lire à tout prix, à ajouter à votre liste de livres à lire, un livre à recommander ensuite et qui, j’en suis convaincue, trouvera sa place parmi tous ces romans qui nous accompagnent durablement, et que l’on ouvre régulièrement pour retrouver des amis fidèles que l’on peine à quitter mais dont on sait qu’ils seront toujours là, à portée de mains.

Je ne peux que vous souhaiter une « suprêmement » bonne lecture !

Anne Souris

Traduction : Cloé Tralci, avec la collaboration d’Emmanuelle et de Philippe Aronson

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