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Sagan« La soirée se passait chez Alfern, un médecin mondain, et j’avais beaucoup hésité à m’y rendre. L’après-midi que je venais de vivre avec Alan, mon mari, un après-midi qui condamnait quatre ans d’amour, de coups, de tendresse et de révoltes, cet après-midi, j’aurais préféré le finir dans les bras de Morphée ou dans ceux de l’ivresse. Mais en tout cas, seule. Bien entendu, en excellent masochiste qu’il était, Alan avait insisté pour que nous allions à cette soirée. Il avait repris son beau visage et il souriait quand on lui demandait ce que devenait le couple le plus uni de Paris.« 

Figurez-vous, chers rongeurs divers et variés, qu’en dehors du roman Bonjour Tristesse, je n’avais jamais rien lu de Sagan – alors même que ce dernier m’avait énormément plu, à l’époque de mes 17 ans… Voilà une erreur réparée, à ma plus grande satisfaction !

Si le terme de roman initiatique est trop fort, Un profil perdu est tout de même la chronique d’une naissance, ou plutôt d’une renaissance à soi et au monde, celle de Josée, qui devra renoncer à sa confondante naïveté et s’affranchir du regard des autres pour réussir à construire sa vie : « je me sentais sauvée. Sauvée d’un danger imprécis et sans relief mais qui par là me semblait à présent mille fois plus grave que tous les dangers que j’avais pu connaître : j’avais failli me prendre au sérieux, appartenir à des gens sans les aimer, j’avais failli m’ennuyer et appeler cet ennui autrement que par son nom« .

Le roman commence par une scène d’un cynisme et d’une ironie mordante incroyables – traits de Sagan déjà présents dans Bonjour Tristesse mais que j’avais oubliés – dans laquelle l’auteur (vous me pardonnerez j’espère l’absence de « e » à la fin de ce dernier mot qui me fait bondir à chaque fois que je le vois…) croque une soirée parisienne au cours de laquelle se mettent en place la trame et les rouages de l’histoire. « On a parfois, comme ça, des idées sur soi-même purement « visuelles », mais irrévocables. Le reste du temps, on se laisse flotter sans se voir, on se laisse disparaître dans une traînée de bulles saumâtres et sans couleur vers les fonds les plus bas, aveugle, sourd et muet de désespoir. Ou alors, au contraire, on resurgit superbe et triomphant dans l’oeil de quelqu’un, quelqu’un d’autre, aveuglé de ce soleil que vous êtes pour lui et qu’il invente au péril de son cœur. » Ces quelques phrases – d’un style parfait, que l’on retrouve tout au long du roman – résument à elles seules toute l’intrigue qui va se nouer. Alors que son mariage avec Alan s’achève dans une violence inouïe, Josée va être sauvée malgré elle par le richissime industriel Julius A. Cram, qui décide – unilatéralement, avec un autoritarisme fondé sur sa réussite professionnelle – de prendre sa vie en mains. Logement, travail, vêtements, tout le quotidien de Josée va dorénavant être orchestré en coulisses par Julius, tel un marionnettiste tirant les fils d’une marionnette perdue et consentante. Mais dons un monde perverti et matérialiste, un marionnettiste peut-il vraiment être désintéressé et chevaleresque ?

J’ai adoré ce roman. Vraiment. C’est à dire que j’en ai aimé chaque détail, chaque phrase, chaque personnage. Est rassemblé dans ces quelques pages – car le roman n’est pas long – la quintessence d’un excellent livre : une histoire prenante, sans longueurs ni fioritures inutiles, mettant en scène des personnages campés à la perfection et que l’auteur ne cherche pas à rendre forcément sympathiques, dans un style absolument parfait. Quel régal de lire un français aussi pur et aussi fluide, à la rigueur mathématique sous des dehors d’une légèreté infinie ! Jugez-en plutôt de vous même :

« J’ai toujours joué à contretemps. Comme si la vie était un grand piano dont j’aurais négligé les pédales, ou dont, plutôt, j’aurais utilisé les pédales à mauvais escient : jouant à l’étouffée les ouvertures symphoniques de mes bonheurs et de mes succès, et attaquant piano forte les clairs de lune de mes mélancolies. Distraite quand il fallait se réjouir et gaie dans les mauvais coups, j’avais ainsi déjoué sans cesse dans leurs prévisions, c’est-à-dire dans leurs sentiments, tous ceux qui m’aimaient.« 

« Je levais les yeux vers lui. Je n’avais pas osé le regarder en face jusque-là. J’étais intimidée par lui, par moi-même, par tout ce qui se passait entre nous dès que nous étions en présence et qui me paraissait presque palpable. D’ailleurs, sa main s’appuyait à peine sur mon épaule et il l’avait posée là d’un air hésitant, précautionneux. Son visage était un peu contracté, je l’entendais respirer par petits coups. Nous nous regardions sans nous voir, je sentais que mon visage était aussi nu que le sien et que, comme le sien, il criait « c’est toi », « c’est toi », sans bouger d’un millimètre. Visages ravagés de l’amour, planètes de cendres pétrifiées, avec les mers muettes et liquides des regards échangés et le gouffre des lèvres closes ; le battement bleu des veines à nos tempes était un indécent anachronisme, le souvenir entêté d’un temps où nous avions cru exister, aimer, dormir et où pourtant nous ne nous connaissions pas encore. Et j’avais cru avant lui que le soleil était chaud, le soie douce et la mer salée. J’avais rêvé si longtemps, j’avais même cru vieillir et je n’étais pas née.« 

Qu’ajouter, sinon que vous devez absolument lire ce roman si vous ne l’avez pas encore fait ?

Bonne journée !

Anne Souris

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