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Gibbons« Il est difficile d’obtenir un jardin sinistre, mais le vieux Mr Wither y était parvenu. Même s’il ne travaillait pas lui-même à celui de sa maison des environs de Chesterbourne, en Essex, son manque d’intérêt pour la terre et sa répugnance à dépenser de l’argent n’étaient pas sans influencer le jardinier. Le résultat était une pelouse souffreteuse et une rocaille plâtreuse où presque rien n’attirait le regard, tandis que les arbustes sans caractère proliféraient car Mr Wither appréciait leur capacité à meubler l’espace à peu de frais. il tenait également à ce que le jardin fût soigné. Regardant par la fenêtre de la salle à manger, par une belle matinée d’avril, il songea que les pâquerettes étaient vraiment une engeance.« 

Quel homme, ce Mr Wither, mes petites souris ! Et ne vous y trompez pas, il se révèlera aussi peu sympathique tout au long du roman. Roman dont j’aurais voulu vous parler plus tôt mais le temps passe décidément très vite… J’en profite pour exprimer toute mon admiration à Anne et Syl, entre autres, qui réussissent à publier si souvent ! Dire que je m’étais fixée trois publications par semaine, nous en sommes bien loin, et j’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur !!!

Bref, Le Bois du rossignol : une de mes trouvailles chez le libraire lors de ma dernière razzia, et un roman lu très rapidement, avec un réel plaisir. L’action se déroule à la fin des années 1930, dans l’Angleterre rurale bourgeoise que connaissent tous les lecteurs de Sackville-West, Wodehouse, Austen et qui semble immuable depuis le XIXe siècle. Tout est figé autour des conventions sociales, des mariages, de la fortune des uns et des autres et des diverses invitations reçues, ou non reçues d’ailleurs ! Et la vie suit son cours dans un monde qui se soucie peu des réalités et dont le quotidien est une succession de soirées et d’événements mondains.

« La mélodie continua d’entraîner les danseurs aussi irrésistiblement que la lune entraînant à sa suite les marées du printemps. Les gens se regardaient en riant puis s’élançaient dans l’océan de la musique comme les baigneurs de minuit s’avançant dans la mer d’un vert argenté. Des crinolines blanches tourbillonnaient comme des corolles épanouies, des capes se balançaient avec ardeur sur de jeunes épaules. La musique s’enflait et retombait comme les vagues tièdes déferlaient, entraînées par la lune, et les danseurs rêvaient que la vie était belle, en un monde courant à l’abîme des armes monstrueuses et des morts violentes.« 

Ce petit monde tranquille – en apparence tout du moins, car il n’y a pire danger que l’eau qui dort – va être bouleversé par l’arrivée de la pétillante et sémillante Viola Wither, veuve du fils unique de Mr et Mrs Wither et qui va oser tomber amoureuse du très séduisant et très riche voisin Victor. S’ajoute à cela l’idylle entre une des filles des Wither, restée vieille fille et le jeune chauffeur, ainsi que les velléités d’indépendance de la cousine de Victor. Si la jeune Viola (21 ans !) est la figure centrale du roman, elle est cependant loin d’être une héroïne parfaite et Stella Gibbons ne nous laisse aucune illusion sur le personnage : jolie bien qu’un peu vulgaire, pas très futée et assez intéressée, Viola ne suscite pas beaucoup de compassion chez le lecteur.

C’est d’ailleurs un des aspects du roman que j’ai beaucoup aimé : sous des dehors assez légers (l’histoire est celle d’une Cendrillon moderne), l’auteur nous présente une satyre cruelle d’une certaine société sclérosée et médiocre dans laquelle le destin de chacun semble tout tracé à moins d’avoir le courage de prendre sa vie en mains. Et parmi les différents personnages, peu trouvent grâce aux yeux de leur créatrice, car peu ont ce courage de balayer les conventions sociales pour trouver le bonheur.

Voilà un roman que je vous recommande fortement, excellemment bien écrit (j’ai trouvé le style de Stella Gibbons infiniment plaisant à lire – et très bien traduit du coup par Philippe Giraudon) et à l’intrigue très plaisante. Et pour vous faire une idée de ce style si agréable et si enlevé, mais à la fois aussi très cynique et caustique, voici deux passages que j’avais relevé pour vous !

« Et alors que la famille et les trois vieilles servantes – car la cuisinière les avait rejoints de son pas pesant – regardaient avec une horreur silencieuse le visage blême de Tina, qui ne quittait pas des yeux sa mère, on entendit s’élever dans le brouillard nocturne un dernier mot, aussi choquant qu’éloquent. C’était un mot que Mr Wither avait connu dans sa jeunesse, mais qu’il n’avait plus prononcé depuis quarante ans, un mot que Madge avait parfois rougi d’entendre proférer par les voyous du carrefour échangeant leurs plaisanteries immondes, un mot entièrement inconnu de Mrs Wither, un mot que Shirley avait employé une fois ou deux avec impudence devant Viola, qui avait ri d’un air choqué, un mot que Fawcuss, Annie et le cuisinière avaient rangé en compagnie d’une dizaine de ses pareils dans la catégorie des Grossièretés, un mot tristement déchu de son usage naturel pour mener la dure existence d’un hors-la-loi plein de vie, un pauvre mot bien de chez nous, vigoureux comme un paysan, qui n’avait plus le droit de servir de verbe ni parfois de nom mais faisait office généralement d’adjectif ou de juron, un mot se faufilant sous la surface du langage poli et résistant avec rustrerie à certains écrivains à vocation de paladins qui le feraient volontiers remonter sur son ancien trône de roi débonnaire.« 

« Art oublié de la séduction ! Voué au débarras, depuis que les psychologues nous ont appris combien il était dangereux de refouler nos passions et combien il était plus sain de réserver une chambre double dans un hôtel pour résoudre le problème. Comme ils méprisent les mains serrées plus longuement qu’il ne conviendrait, les regards qui s’attardent, les sous-entendus, les compliments, tous ces manèges désuets du plus délicieux des arts ! Pauvres psychologues, ils sont tellement sérieux, ils ont des intentions si excellentes, et ils manquent tant de choses.« 

Bonne lecture et bonne journée !

Anne Souris

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