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Puertolas« Le premier mot que prononça l’Indien Ajatashatru Lavash Patel en arrivant en France fut un mot suédois. Un comble ! Ikea. Voilà ce qu’il prononça à mi-voix. Cela dit, il referma la porte de la vieille Mercedes rouge et patienta, les mains posées comme un enfant sage sur ses genoux soyeux. Le conducteur de taxi, qui n’était pas sûr d’avoir bien entendu, se retourna vers son client, ce qui eut pour effet de faire craquer les petites billes en bois de son couvre-siège. Il vit sur la banquette arrière de son véhicule un homme d’âge moyen, grand, sec et noueux comme un arbre, le visage mat et barré d’une gigantesque moustache.« 

Voilà un livre qui ne me tentait vraiment pas et que j’avais évité de lire pendant un certain temps : et bien, j’ai eu tort ! Voilà un très bon roman bien plus sérieux que ne peut le laisser penser son titre fantaisiste.

L’histoire est donc celle du fakir Ajatashatru Lavash Patel (dont le nom permet à l’auteur de faire plusieurs apartés, avec un sens du comique de répétition certain, sur la façon de le prononcer…), qui se retrouve à Paris pour acheter un lit de fakir à clous chez Ikea. Par un enchaînement d’événements tous plus loufoques les uns que les autres, son périple va l’entraîner en Angleterre, Espagne, Italie, Libye… dans des contenants tous plus originaux les uns que les autres, dont la fameuse armoire Ikea. Son chemin croisera celui de Gitans, de Soudanais, d’une charmante Française (elles le sont toujours, n’est-ce pas ?!) et de divers autres personnages rivalisant d’originalité et de truculence.

Il ne faut cependant pas vous fier à l’aspect « farce » du livre : sous couvert de nous conter les péripéties extraordinaires d’Ajatashatru, Romain Puértolas nous livre ici une fable moderne qui, loin de dégouliner de bons sentiments, entraîne une vraie réflexion sur les motivations qui poussent les plus pauvres de notre planète à jouer leur vie pour quitter leurs pays et tenter leur chance dans un Eldorado occidental qui ne leur apportera bien souvent que misère et rejet.

« Avoir le cœur qui frappe fort dans la poitrine chaque fois que le camion ralentit, chaque fois qu’il s’arrête. La peur d’être découvert par la police, recroquevillé derrière un carton, assis le cul dans la poussière au milieu de dizaines de caisses de légumes. L’humiliation. Car même les clandestins avaient leur honneur. Dépossédés de leurs biens, de leur passeport, de leur identité, c’était peut-être bien la seule chose qu’il leur restait, d’ailleurs. L’honneur. Voilà pourquoi ils partaient seuls, sans femmes ni enfants. Pour que jamais on ne les voie ainsi. Pour qu’on se les rappelle grands et forts. Toujours.« 

Et à l’issue du récit de ce voyage initiatique, dont le ton reste toujours léger malgré la gravité des sujets abordés, nous quittons Ajatashatru « riche de ce que contenait son coeur, riche de ce que contenait sa mallette. Et puis il arrivait en France par la grande porte. en avion, de surcroît, un moyen de transport assez original pour cet homme plus habitué ces derniers temps à voyager dans une armoire Ikea, une malle Vuitton et une montgolfière. Ce n’était plus un clandestin malgré lui. La malédiction était enfin rompue. En y pensant bien, il avait eu de la chance. Il avait fait un extraordinaire voyage de neuf jours, un voyage intérieur qui lui avait appris que c’est en découvrant qu’il existe autre chose ailleurs que l’on peut devenir quelqu’un d’autre. »

En somme, un très bon roman à emporter avec vous pour les prochaines vacances !

Bonne lecture !

Anne Souris

Et pour l’avis de Syl sur ce livre, c’est ici !

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