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Drieu (2)« Mme Ligneul descendait la côte. En dépit du fort soleil d’août, elle marchait d’un bon pas. Ses jupes ramassées dans la main gauche, elle maniait comme une canne son ombrelle fermée ; de temps en temps, elle en donnait un coup vif sur son chapeau à fleurs pour être sûre qu’il suivait le mouvement. A mi-voix elle pestait contre corset et volants. Elle n’en était pas moins correctement habillée, mais comme une femme de quarante-cinq ans pour qui la coquetterie n’a jamais existé.« 

Drieu la Rochelle : ce nom m’a toujours interpellée mais je ne m’étais jamais résolue à ouvrir un de ses romans, tiraillée que j’étais entre l’envie de découvrir ce grand auteur français et une certaine appréhension due à la vie sulfureuse de l’écrivain.

Communiste virant au fascisme, collaborationniste chantant les louanges de Staline, homosexuel refoulé aux nombreuses maîtresses… Drieu la Rochelle est un auteur pétri de contradictions et je redoutais d’entrer dans un monde littéraire trop incohérent. Je me suis toutefois laissée tenter un jour dans une brocante sans cependant franchir le pas puisque le livre traînait dans ma bibliothèque depuis 3 mois… Et bien j’ai eu tort d’attendre aussi longtemps !

L’histoire d’abord, est celle de l’alliance de deux familles – bourgeoises, bien évidemment – et de deux êtres, Camille Le Pesnel et Agnès Ligneul. Au début du roman, Agnès est la parfaite jeune fille de bonne famille, un peu dinde, très naïve mais sous le vernis de laquelle on sent poindre une sensibilité et une sensualité à fleur de peau. S’agissant de Camille, Drieu la Rochelle ne s’embarrasse pas de beaucoup de manières : dès le début le jeune homme est présenté sous un angle très négatif, velléitaire, égoïste, arriviste et intéressé. L’important à ses yeux est de capter la dot d’Agnès alors que cette dernière, dès le premier jour, et pour son plus grand malheur, tombe éperdument amoureuse de cet énergumène.

Et c’est là que se joue tout le drame de ces deux destins, puisque Camille, amoureux de sa jeune et jolie maîtresse parisienne, épousera tout de même Agnès et la tiendra par les sens au point qu’elle n’acceptera jamais de divorcer malgré la ruine, les scandales et le naufrage de leur couple.

Cette fresque d’un amour néfaste – contée dans les trois premières parties par un narrateur anonyme qui se révèle être leur fille Geneviève – amour qui ne repose que sur le lien charnel entre les deux époux, m’a vraiment énormément plu : bien que parfois un peu caricaturaux (je pense ici au personnage du curé entremetteur), Drieu nous offre une galerie de portraits justes, attachants ou antipathiques, mais toujours très vrais. J’ai été particulièrement touchée par la figure du petit Yves, le fils d’Agnès et Camille, tiraillé entre l’admiration qu’il voue à son père et le constat, amer, du mal que ses parents se font mutuellement : « entendant son père l’interpeller, Yves avait attaché les yeux sur lui encore plus vivement qu’auparavant, avec soudain une gratitude éperdue. Alors qu’il croyait qu’enfin son père allait s’occuper de lui, il fut déçue comme à son entrée. Il vit, à l’injonction de sa mère, son père se détourner aussitôt de lui. […] Il éclata en sanglots. » Pauvre Petit Chose, n’est-ce pas ?

Le roman entier est tissé de ces différents liens d’amour conjugal, filial, paternel, adultérin. Tous ces fils se croisent et s’emmêlent pour former une toile indéchirable qui entraînera les deux familles dans une chute sociale d’autant plus rude que la génération précédente avait bâti une fortune solide et confortable. Et c’est un crève-coeur de voir les pauvres parents Ligneul se saigner aux quatre veines pour sauver leur fille d’un mariage qui ne lui apporte que malheur et souffrance et reporter sur leurs petits-enfants l’espoir d’une rédemption qui malheureusement ne viendra pas. Il serait d’ailleurs intéressant à ce sujet de faire un parallèle entre le déclin de cette famille et le destin de la famille Salina dans le Guépard de Lampedusa (voilà un thème sympa pour un prochain article…).

Concernant le style de Drieu, je laisse la parole à Jean-François Louette, (professeur de littérature française du XXe siècle à la Sorbonne et directeur de l’édition des oeuvres de Drieu La Rochelle dans la Pléiade) : « Il y a en effet chez lui quelque chose que j’ai appelé dans la préface un « charme quand même », qui réside, à mes yeux, dans une forme d’imperfection séduisante. On voit qu’il est porté par un élan dans certains de ses romans, et que cet élan s’éteint. On voit, à travers ses personnages, qu’il est entraîné vers l’amour, vers les femmes et que cette attirance se brise sur l’impossibilité du romantisme, sur la misogynie, sur le cynisme. Le charme de cette oeuvre vient, pour moi, de ce qu’elle est tout entière placée sous le signe de la contradiction : entre romantisme et cynisme, entre satire et charité. De même, il y a de la négligence, de la désinvolture dans ses romans. Il arrive à Drieu d’écrire, comme le disait Audiberti, à la limite de la faute d’orthographe… alors qu’il témoigne par ailleurs d’un véritable sens du style, de l’image, du rythme.« 

Voilà donc un auteur que j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir et que j’espère vous aurez envie de lire aussi, à moins que ce ne soit déjà fait !

Bonne journée !

Anne Souris

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