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Electre« On réussit chez les rois les expériences qui ne réussissent jamais chez les humbles, la haine pure, la colère pure. C’est toujours de la pureté. C’est cela que c’est, la Tragédie, avec ses incestes, ses parricides : de la pureté, c’est-à-dire en somme de l’innocence. Je ne sais pas si vous êtes comme moi ; mais moi, dans la Tragédie, la pharaonne qui se suicide me dit espoir, le maréchal qui trahit me dit foi, le duc qui assassine me dit tendresse. C’est une entreprise d’amour, la cruauté… pardon je veux dire la Tragédie » (lamento du jardinier)

Aujourd’hui, mes p’tites souris, ce ne sera pas un article traditionnel. Ne ressentez-vous pas, parfois, ce besoin impérieux de relire un livre ? Et bien pour moi, Electre, de Giraudoux, fait partie de ces besoins irrépressibles. Avec Cyrano, Orgueil et Préjugés ou Les Misérables : une fois par an, j’ai besoin de les relire, de me replonger dans le style de leurs auteurs respectifs, de retrouver les personnages comme on retrouve de vieux amis. Ce sont les livres que j’emporterais si je n’avais droit d’en emporter que quelques uns.

Mais comment vous parler d’Electre ? L’héroïne par excellence à mes yeux : pure, entière, passionnée, elle ne souhaite que la vérité et surtout, la justice et la condamnation des assassins de son père Agamemnon (assassiné à son retour de la guerre de Troie par son épouse Clytemnestre et l’amant de cette dernière, Egisthe). Agamamnon, Roi des Rois, n’était pourtant pas tout blanc, souvenez-vous : c’est lui qui avait, au moment de partir faire la guerre à Troie, sacrifié sa fille Iphigénie aux dieux. S’ajoute à cela l’exil du frère d’Electre, Oreste, de la ville d’Argos, afin que Clytemnestre exerce seule le pouvoir aux côtés de son régent d’amant, Egisthe. Ces deux derniers étant poursuivis par la haine implacable d’Electre. Bref. Vous je ne sais pas, mais moi, les tragédies grecques, j’adore !

L’intrigue de la pièce débute avec le retour d’Oreste à Argos. Et voici mes passages préférés !

« Je sais seulement que c’est la même haine. C’est pour cela qu’elle est si lourde, pour cela que j’étouffe. Que de fois j’ai essayé de découvrir que je haïssais chacun d’une haine spéciale. Deux petites haines, cela peut se porter encore dans la vie. C’est comme les chagrins. L’un équilibre l’autre. J’essayais de croire que je haïssais ma mère parce qu’elle t’avait laissé tomber enfant, Egisthe parce qu’il te dérobait ton trône. […] Autrefois je pensais que ton retour me libérerait de cette haine. Je pensais que mon mal venait de ce que tu étais loin. Je me préparais pour ta venue à ne plus être qu’un bloc de tendresse, de tendresse pour tous, de tendresse pour eux. J’avais tort. » (Electre à Oreste, acte premier, scène 8)

« A part toi, à part les hommes, il n’était rien dans le palais qui n’attendit mon père avec moi, qui ne fût complice ou partie de mon attente. Cela commençait le matin, mère, à ma première promenade sous ces tilleuls qui te haïssent, qui attendaient mon père d’une attente qu’ils essayaient vainement de comprimer en eux, vexés de vivre par années et non comme il aurait fallu, par décades, honteux de l’avoir trahi à chaque printemps quand ils ne pouvaient plus contenir leurs fleurs et leurs parfums, et qu’ils défaillaient avec moi sur son absence. Cela continuait à midi, quand j’allais au torrent, le plus fortuné de nous tous, qui lui pouvait bouger, qui attendait mon père en courant vers un fleuve qui courait vers la mer. Cela se poursuivait le soir, quand je n’avais plus la force d’attendre près de ses chiens, de ses chevaux, pauvres bêtes trop mortelles, incapables par nature de l’attendre des siècles, et que je me réfugiais vers les colonnes, les statues. Je prenais modèle sur elles. J’attendais, debout, sous la lune, pendant des heures, immobile, comme elles, sans penser, sans vivre. Je l’attendais d’un cœur de pierre, de marbre, d’albâtre, d’onyx, mais qui battait et me fracassait la poitrine… Où en serais-je s’il n’y avait pas encore des heures où j’attends encore, où j’attends le passé, où je l’attends encore ! » (Electre à Clytemnestre, acte deuxième, scène 5)

« Oui, je le haïssais. Oui, tu vas savoir enfin ce qu’il était, ce père admirable ! Oui, après vingt ans, je vais m’offrir la joie que s’est offerte Agathe !… Une femme est à tout le monde. Il y a tout juste au monde un homme auquel elle ne soit pas. Le seul homme auquel je n’étais pas, c’était le roi des rois, le père des pères, c’était lui ! Du jour où il est venu m’arracher à ma maison, avec sa barbe bouclée, de cette main dont il relevait toujours le petit doigt, je l’ai haï. Il le relevait pour boire, il le relevait pour conduire, le cheval s’emballât-il, et quand il tenait son sceptre,… et quand il me tenait moi-même, je ne sentais sur mon dos que la pression de quatre doigts : j’en étais folle, et quand dans l’aube il livra à la mort ta sœur Iphigénie, horreur, je voyais aux deux mains le petit doigt se détacher sur le soleil ! Le roi des rois, quelle dérision ! Il était pompeux, indécis, niais. C’était le fat des fats, le crédule des crédules. Le roi des rois n’a jamais été que ce petit doigt et cette barbe que rien ne rendait lisse. […] Roi des rois, la seule excuse de ce surnom est qu’il justifie la haine de la haine. Sais-tu ce que j’ai fait, le jour de son départ, Électre, son navire encore en vue ? J’ai fait immoler le bélier le plus bouclé, le plus indéfrisable, et je me suis glissée vers minuit, dans la salle du trône, toute seule, pour prendre le sceptre à pleines mains ! Maintenant tu sais tout. Tu voulais un hymne à la vérité : voilà le plus beau ! » (Clytemnestre, acte deuxième, scène 8)

« LA FEMME NARSÈS : Oui, explique ! Je ne saisis jamais bien vite. Je sens évidemment qu’il se passe quelque  chose, mais je me rends mal compte. Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

ÉLECTRE : Demande au mendiant. Il le sait.

LE MENDIANT : Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. » (acte deuxième, scène 10)

Bonne journée !

Anne Souris

 
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