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Gary« Je descendais du taxi et la heurtai, avec ses paquets, en ouvrant la portière : pain, oeufs, lait se répandirent sur le trottoir – et c’est ainsi que nous nous sommes rencontrés, sous la petite pluie fine qui s’ennuyait. Elle devait avoir mon âge, à quelques années près. Un visage qui semblait avoir attendu les cheveux blancs pour réussir ce que la jeunesse et l’agrément des traits n’avaient fait qu’esquisser comme une promesse. Elle paraissait essouflée, comme si elle avait couru et craint d’arriver trop tard. Je ne crois pas aux pressentiments, mais il y a longtemps que j’ai perdu foi en mes incroyances. »

Certes, en commençant un roman de Romain Gary, je m’attendais à une bonne expérience littéraire, mais à ce point ! Certainement pas. Un superbe roman – ah, le style inimitable et si poétique de Gary ! – sur la vie, la mort, l’amour et la fidélité : l’amour que se portaient Michel et Yannik, la promesse que cet amour survive au décès de Yannik, même s’il doit pour cela se poursuivre à travers une autre femme : « la plus cruelle façon de m’oublier, ce serait de ne plus aimer« . Cette autre femme que Michel bouscule dans la rue, et à qui il va s’accrocher comme à une bouée de sauvetage afin de ne pas passer seul La Nuit, cette nuit au cours de laquelle Yannik va mourir.

Un livre comme un cri de désespoir face à l’insoutenable, à l’absence, à la disparition : « lorsqu’on a aimé une femme de tous ses yeux, de tous ses matins, de toutes les forêts, champs, sources et oiseaux, on sait qu’on ne l’a pas encore aimée assez et que le monde n’est qu’un commencement de tout ce qui vous reste à faire. » Et c’est à ce commencement que Michel va s’attacher, par respect envers la mémoire de Yannik car « il suffira toujours de voir les forêts, les champs, les mers, les continents, le monde, pour aimer le peu qui me reste de toi. »

Tout autour de Michel, au cours de cette nuit où tout va finir et où il souhaiterait que tout recommence, comme autant de fantômes qui le frôlent sans le toucher, gravitent des personnages attachants, brisés eux aussi par cette vie qu’ils n’ont plus aucune envie de vivre, et qui luttent ou s’abandonnent au fil des heures et des rencontres : Lydia, le señor Galba, Sonia et Towarski… Romain Gary nous offre là une superbe galeries de personnages drôles, attachants, résistant au malheur pour ne pas se laisser emporter, alors que plane au-dessus d’eux l’ombre de Yannik, et la certitude que, pendant tout ce temps, l’irréparable est en train de se commettre. Et le lecteur a envie alors de se battre avec Michel, de l’accompagner dans cette quête absurde d’une nouvelle compagne, qui lui permettra de maintenir vivant l’amour qu’il portait à Yannik ; et face à l’incrédulité et la colère de sa famille qui le voit arriver au petit matin au chevet de son épouse décédée accompagné d’une autre femme, on se prend à vouloir soutenir Michel, lui dire que non, cette attitude n’est pas un manque de respect, de l’indifférence envers la maladie et la mort, mais bien au contraire, la plus belle preuve d’amour qu’il puisse donner à Yannik, afin de lui prouver que la vie continue.

« Si un jour je cesse d’aimer, c’est que je n’aurai plus de poumons. Vous êtes là, il y a clair de femme, et le malheur cesse d’être une qualité de la vie. Il est cinq heures du matin, c’est sans doute fini, il ne reste plus pierre sur pierre, et cela veut dire seulement qu’il faut bâtir. Après avoir été entièrement démoli, il arrive un moment où tout devient intact. Je vous chante là un hymne primitif et sauvage, car il n’y a pas d’autre façon d’avoir vécu. On dit de l’Iliade que c’est une épopée et on admire beaucoup ses mille combats héroïques. Il est beaucoup plus difficile d’évoquer les couples vieillissants dans la douceur, qui sont pourtant nos plus belles victoire. […] Je vous parle du couple, et dans un couple, personne ne sait qui est terre et qui est soleil. C’est une autre espèce, un autre sexe, un autre pays. »

Anne Souris

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