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cloture-merveilles« Ce matin-là tiède et pourtant venteux, au bord de pleuvoir, venteux pour H., au bord de pleurer, devant le saule qu’elle ne reverra plus, ni le puits dans la cour, ce matin-là, et quel vent du nord lui bat ainsi les cheveux et la cape, un instant les yeux levés vers le ciel, au moment de franchir le seuil, aperçu la masse sombre des arbres dans la clarté de la lumière – octobre -, et peut-être sont-ils immobiles comme les nuages suspendus qui laissent passer cet éclat soudain de soleil dans ses cheveux, et seul peut-être est-ce le vent de son coeur qui de sa peine lui bat les flancs ? Un de ces matins d’octobre comme H. n’en connaîtra jamais plus, avec sa petite main de huit années posée sur l’encolure de ce cheval qu’elle aime depuis toute sa vie. »

Voici une curieuse expérience littéraire, mes p’tites souris interloquées : en farfouillant chez mon libraire, à la recherche de quelque chose à me mettre sous la dent (il n’y avait plus que 2-3 livres sur ma table de nuit, je frissonnais à chaque fois que je la voyais si vide, la pauvre…), voici-t-y pas que je tombe sur cet ouvrage, sur un personnage dont je me souvenais vaguement pour avoir entendu son nom lors de mes études… Vous connaissez mon goût pour les biographies : le livre a aussitôt rejoint la pile que j’avais déjà dans les bras !

Et bien je ne fus pas déçue ! Lorette Nobécourt ne nous offre ici aucunement une biographie, ni un traité théologique, mais plutôt un voyage spirituel intense, une plongée au coeur de l’âme d’Hildegarde, au plus profond de ses émotions et de sa foi. Et j’ai ainsi découvert une femme d’une modernité étonnante : née à l’extrême fin du XIe siècle, décédée en 1179, Hildegarde de Bingen fut, dès l’âge de 8 ans, envoyée dans un couvent comme le voulait la coutume de l’époque. Elle deviendra par la suite religieuse, puis mère supérieure de son couvent, fondera deux abbayes, et nous laissera une quantité d’écrits impressionnante, traitant de sujet aussi divers que la foi, la nature, la médecine ou la musique.  En 2012, le pape Benoît XVI l’a proclamée Docteur de l’Église (reconnaissance la plus haute de l’Église catholique), affirmant par là même l’exemplarité de sa vie mais aussi de ses écrits comme modèle pour tous les catholiques.

Entretenant avec les éléments une relation privilégiée, Hildegarde voit dans chaque plante, chaque animal, chaque nuage, l’énergie créatrice (la « viridité ») de ce Dieu qu’elle aime à la folie, et une composante indissociable de sa nature humaine : « Chaque jour après le déjeuner, H. s’assoit à côté de la pierre ronde qui est à la gauche du puits. Et ses petits genoux rassemblés sous ses paumes, elle entretient là de mystérieuses conversations. En passant, Jutta lui demande pourquoi elle est assise à côté plutôt que sur la pierre, et H. s’ébahit de sa question comme si l’abbesse avait émis une grossièreté. La pierre est son amie. Et s’assoit-on sur qui l’on aime pour converser ? »

Rendue célèbre par les visions qu’elle avait depuis l’âge de 3 ans, Hildegarde passera sa vie à prodiguer des conseils à tous ceux qui lui en demandent : au plus simple paysan, aux rois, ou au pape, Hildegarde écrit « des lettres comme des gifles pour réveiller les âmes. Elle ne craint ni le pouvoir ni l’ombre ». Perclue de douleur, souvent alitée, puisant au fond d’elle-même l’énergie suffisante pour accomplir sa tâche, Hildegarde a traversé le XIIe siècle comme une météorite, une étoile témoignant du Ciel sur terre, affirmant la primauté de l’amour et de la vie sur tout autre chose.

N’ayez pas peur de trouver dans ce petit livre le moindre prosélytisme, chères petites souris de toutes convictions, mais seulement l’histoire merveilleuse d’une femme brûlée d’amour, d’un être complet qui comprit bien avant nous, et nos pauvres revendications écologistes, à quel point ciel, terre, éléments et humanité étaient confondus, une femme courageuse, indomptable et unique, témoignant sans cesse de ses convictions et de sa foi dans le vivant.

« Oui, la beauté, la poésie, l’amour, l’éros, la joie, la subversion, l’autonomie, l’indépendance sont des valeurs contemporaines qu’il reste à défendre. Oui, le but de l’homme est l’amour, toujours plus d’amour. Oui, n’en déplaise aux marchands, aux esthètes, aux cyniques, aux épargnants, aux religieux et aux athées, la vie se conjugue dans la dépense, le don, l’ouverture, l’acceptation, la perte. Oui, notre conscience est notre bien le plus précieux, et l’énergie notre source vitale. »

Anne Souris

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