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Dufresne« Docteur, je crois que je couve quelque chose. Ce matin, en tombant sur un pont, j’ai pris conscience que cela ne tournait pas rond. Quand mon corps s’est étalé sur le bitume, la fillette en moi s’est réveillée. Je retrouvais la petite peau à chair de poule. Je redevenais celle qui, frileuse, courbait la nuque. Depuis mon plus jeune âge, je ne me prénomme plus. J’ai pris exemple sur la princesse de Clèves. En y repensant, je crois avoir avalé mon nom au cours d’une nuit d’humiliation. »

Dans sa tête, Elle s’appelle Alice. Ou Madame de Guermantes. Ou Iseult. Ou Edmond Dantès. Ou Natacha. Ou Antigone.

Dans sa tête, Elle a trop de souvenirs difficiles à digérer pour accepter d’être Elle. Dans sa tête, il y a des théorèmes, des formules, des chiffres et des nombres, mais aussi toute la littérature du monde, tous les livres, tous les romans, qu’Elle empile chez Elle comme autant de remparts contre le monde.

Dans sa tête, il y a son père, son père si présent quand Elle était enfant, « témoin omniscient, au don d’ubiquité inoui », et victime. Dans sa tête, il y a Germain, son frère, cet autre, cachottier, sournois, fourbe, et victime. Dans sa tête, il y a des souvenirs de disputes, de cris, de coups, la nuit quand « les fillettes se fabriquent un monde isolé » et que « nuit après nuit, les fillettes deviennent vieilles comme de la passementerie » à cause de ces tensions perpétuelles. Des victimes.

Des victimes de la Reine. Celle qui nuit après nuit prend le corps de sa mère, infirmière expérimentée le jour, et la transforme bouteilles après bouteilles, faisant de cette femme « belle, imperturbable et exquise, […] chic, précieuse, un peu bohème, émotive » une Autre, féroce, méchante, indifférente : la Reine. Cette Reine qui la fait souffrir, qui hante ses nuits et ses jours, qui chasse son père et fait fuir son frère. Cette Reine, qui était sa mère, avant qu’un secret ne vienne la dévaster. « Comme un labyrinthe dans lequel la douleur du jamais plus et l’ivresse malade du secret sont une seule impasse. Je pense à la poule et à l’œuf, aux lésions et aux fissures traînées jusque là. Je pense à Papa, ses silences, ses fuites. Je pense à mes trois ans endormis et insouciants, ces années en noir qui renfermaient déjà un goût de trahison. Si ma vie n’a été qu’un vaste puzzle de clichés, celle de maman a peut-être été pire. »

Quel choc, mes p’tites souris, quel choc que ce livre. Je ne l’ai pas lâché avant de l’avoir fini, entraînée par les mots, le style, le rythme de Julien Dufresne-Lamy. Par l’histoire de cette jeune femme détruite, brisée, coupée du monde et trouvant refuge dans les livres. Le livre est construit par chapitres courts, vifs, nerveux, entrecoupés des délires littéraires de l’héroïne, comme autant d’appels au secours schizophrènes, ou de bouées imaginaires. C’est le récit d’une descente aux enfers et d’un retour à la vie, par les livres, par les souvenirs, par la force qu’elle a en Elle.

« Fréquenter des hommes dangereux, visiter des lieux interdits, témoigner d’époques révolues. Imaginer une chasse à courre ou errer dans la cour des Miracles, rêver l’Amérique, les tumble-weeds, le Château-Marmont et les boulevards poisseux. Dessiner un Londres victorien, au lendemain des meurtres de Jack, parcourir la capitale prise d’assaut avec Gavroche, traverser les forêts sauvages, les armées d’Hadrien, rencontrer les bandits et les philosophes, nager chez les sirènes et contempler la lune. Inutile pour moi de rejoindre les rangs. Seule contre tous, je continuerai de m’attarder sur le cas des autres, le destin des plus beaux et la soif des mieux écrits en les refermant tous prudemment, d’une main sûre, une fois conquis cet apaisement tiède. »

Vite, mes p’tites souris, vite, courez chez vos libraires, et faites connaissance avec Alice. Ou Madame de Guermantes. Ou Iseult. Ou Edmond Dantès. Ou Natacha. Ou Antigone.

Bref, avec Elle.

Anne Souris

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