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NRion`ÏVHÚU(pOM8« Dans la petite pension de la Riviera où je séjournais, dix ans avant la guerre, une vive discussion avait éclaté à notre table, qui menaçait de dégénérer soudain en virulente polémique, voire en propos haineux et en invectives. La plupart des gens ont l’imagination épaisse. Ce qui ne les touche pas directement, ce qui ne vient pas, comme un coin, se ficher dans leurs sens ne les enflamme guère ; mais qu’un incident même minime se produise sous leurs yeux, à portée immédiate de leurs perceptions, et tout de suite ils se déchaînent.« 

Il faut que je vous avoue quelque chose, mes p’tites souris scandalisées : avant hier, je n’avais jamais rien lu de Zweig de ma vie. Rien. Nichts. Nothing. Nada. Scandaleux, n’est-ce pas ? Et bien j’ai bien été punie, car les émotions que j’ai ressenties en lisant Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, je les avais rarement ressenties à la lecture d’un autre roman.

Splendide. Prenant. Intense. Le rythme de phrases, les descriptions passionnées, la trame du récit, tout m’a emporté à un point que je n’ai pu lâcher le livre avant d’en être arrivée au bout, et une partie de mon esprit aujourd’hui est encore aux côtés de Mrs. C., souffrant avec elle de son secret et de son tourment.

Ces vingt-quatre heures, ce sont celles que Mrs C. a passé à chercher à sauver de sa folie du jeu un jeune homme, abandonnant toute mesure, toute retenue, tout savoir-vivre dans sa volonté de l’arracher à son addiction. Pendant des années, cette journée a hanté Mrs C., figée dans sa mémoire comme une humiliation physique et un abaissement moral qu’elle n’avait jamais connus. Et c’est pour se libérer de ce poids qu’elle va la raconter au narrateur, espérant ainsi soulager sa conscience d’un poids, dans une confession pleine et entière qui emporte le lecteur jusqu’au fonds de son âme, pour comprendre ce qui a pu la motiver à sauver cet homme, encore inconnu d’elle quelques heures avant.

Malgré la traduction française, je n’ai jamais été aussi fascinée par un style, une écriture qui happent le lecteur et lui font vivre, intensément et tragiquement, la misère et le malheur de cette femme qui se croit perdue : « Il m’agrippait comme qui sent déjà l’abîme en dessous de lui. Et moi, je puisais dans toutes mes réserves pour le sauver avec ce qui m’était donné. Une telle heure ne se présente peut-être qu’une seule fois dans une vie, et encore, dans la vie d’un seul être sur des millions : moi-même, sans cet effroyable hasard, jamais je n’aurais soupçonné l’ardeur, le désespoir, l’avidité sauvage avec lesquels un être perdu, condamné, aspire une dernière fois chaque goutte rouge de vie ; jamais, éloignée que j’avais été pendant vingt ans de toutes les puissances démoniaques de l’existence, je n’aurais conçu la fantastique magnificence avec laquelle la nature sait parfois concentrer sa chaleur et son froid, la mort et la vie, le ravissement et le désespoir en l’espace de quelques soupirs.« 

Voilà donc, chères p’tites souris, un livre court mais si beau, si prenant que je vous le recommande à tout prix ! A moins que vous ne l’ayez déjà lu ?

Anne Souris

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